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Voltaire - Zadig

Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à
la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et dans le cabinet; et

quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît

l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les

procureurs, vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces; ils en retinrent

seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des

honoraires.

Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop savant, et se promit bien, à la première
occasion, de ne point dire ce qu'il avait vu.

Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'état s'échappa; il passa sous les fenêtres de sa maison.
On interrogea Zadig, il ne répondit rien; mais on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. Il fut

condamné pour ce crime à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la

coutume de Babylone.

Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de
la reine et le cheval du roi ont passé! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre! et qu'il est difficile

d'être heureux dans cette vie!

CHAPITRE IV. L'envieux.

Zadig voulut se consoler, par la philosophie et par l'amitié, des maux que lui avait faits la fortune. Il
avait, dans un faubourg de Babylone, une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous les arts et tous

les plaisirs dignes d'un honnête homme. Le matin sa bibliothèque était ouverte à tous les savants; le soir,

sa table l'était à la bonne compagnie; mais il connut bientôt combien les savants sont dangereux; il s'éleva

une grande dispute sur une loi de Zoroastre, qui défendait de manger du griffon. Comment défendre le

griffon, disaient les uns, si cet animal n'existe pas? Il faut bien qu'il existe, disaient les autres, puisque

Zoroastre ne veut pas qu'on en mange. Zadig voulut les accorder, en leur disant, S'il y a des griffons, n'en

mangeons point; s'il n'y en a point, nous en mangerons encore moins; et par là nous obéirons tous à

Zoroastre.

Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du griffon, et qui de plus était grand
théurgite, se hâta d'aller accuser Zadig devant un archimage nommé Yébor[1], le plus sot des Chaldéens,

et partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait empaler Zadig pour la plus grande gloire du soleil, et

en aurait récité le bréviaire de Zoroastre d'un ton plus satisfait. L'ami Cador (un ami vaut mieux que cent

prêtres) alla trouver le vieux Yébor, et lui dit:

Vivent le soleil et les griffons! gardez-vous bien de punir Zadig: c'est un saint; il a des griffons dans sa
basse-cour, et il n'en mange point; et son accusateur est un hérétique qui ose soutenir que les lapins ont le

pied fendu, et ne sont point immondes. Eh bien! dit Yébor en branlant sa tête chauve, il faut empaler

Zadig pour avoir mal pensé des griffons, et l'autre pour avoir mal parlé des lapins. Cador apaisa l'affaire

par le moyen d'une fille d'honneur à laquelle il avait fait un enfant, et qui avait beaucoup de crédit dans le

collège des mages. Personne ne fut empalé; de quoi plusieurs docteurs murmurèrent, et en présagèrent la

décadence de Babylone. Zadig s'écria: A quoi tient le bonheur! tout me persécute dans ce monde,

jusqu'aux êtres qui n'existent pas. Il maudit les savants, et ne voulut plus vivre qu'en bonne compagnie.

[1] Anagramme de Boyer, théatin, confesseur de dévotes titrées, évêque par leurs intrigues, qui n'avaient
pu réussir à le faire supérieur de son couvent; puis précepteur du dauphin, et enfin ministre de la feuille,

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