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Voltaire - Zadig

grande partie de son bien, et lui fit entendre qu'il mettrait son bonheur à partager sa fortune avec elle. La
dame pleura, se fâcha, s'adoucit; le souper fut plus long que le dîner; on se parla avec plus de confiance.

Azora fit l'éloge du défunt; mais elle avoua qu'il avait des défauts dont Cador était exempt.

Au milieu du souper, Cador se plaignit d'un mal de rate violent; la dame, inquiète et empressée, fit
apporter toutes les essences dont elle se parfumait, pour essayer s'il n'y en avait pas quelqu'une qui fût

bonne pour le mal de rate; elle regretta beaucoup que le grand Hermès ne fût pas encore à Babylone; elle

daigna même toucher le côté où Cador sentait de si vives douleurs. Etes-vous sujet à cette cruelle

maladie? lui dit-elle avec compassion. Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui répondit Cador,

et il n'y a qu'un seul remède qui puisse me soulager: c'est de m'appliquer sur le côté le nez d'un homme

qui soit mort la veille. Voilà un étrange remède, dit Azora. Pas plus étrange, répondit-il, que les sachets

du sieur Arnoult[a] contre l'apoplexie. Cette raison, jointe à l'extrême mérite du jeune homme, détermina

enfin la dame. Après tout, dit-elle, quand mon mari passera du monde d'hier dans le monde du lendemain

sur le pont Tchinavar, l'ange Asrael lui accordera-t-il moins le passage parceque son nez sera un peu

moins long dans la seconde vie que dans la première? Elle prit donc un rasoir; elle alla au tombeau de

son époux, l'arrosa de ses larmes, et s'approcha pour couper le nez à Zadig, qu'elle trouva tout étendu

dans la tombe. Zadig se relève en tenant son nez d'une main, et arrêtant le rasoir de l'autre. Madame, lui

dit-il, ne criez plus tant contre la jeune Cosrou; le projet de me couper le nez vaut bien celui de détourner

un ruisseau.

[a] Il y avait dans ce temps un Babylonien, nommé Arnoult, qui guérissait el prévenait toutes les
apoplexies, dans les gazettes, avec un sachet pendu au cou. - Cette note est de 1748; on y lit, ainsi que

dans le texte, Arnou. Mais l'édition de 1747, sous le titre de Memnon, dont j'ai parlé dans

ma préface de ce volume, porte Arnoult, qui est le véritable nom: voyez tome XXVI, page 186.

B.

CHAPITRE III. Le chien et le cheval.

Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il est écrit dans le livre du Zend, est la lune du
miel, et que le second est la lune de l'absinthe. Il fut quelque temps après obligé de répudier Azora, qui

était devenue trop difficile à vivre, et il chercha son bonheur dans l'étude de la nature. Rien n'est plus

heureux, disait-il, qu'un philosophe qui lit dans ce grand livre que Dieu a mis sous nos yeux. Les vérités

qu'il découvre sont à lui: il nourrit et il élève son âme, il vit tranquille; il ne craint rien des hommes, et sa

tendre épouse ne vient point lui couper le nez.

Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur les bords de l'Euphrate. Là il ne
s'occupait pas à calculer combien de pouces d'eau coulaient en une seconde sous les arches d'un pont, ou

s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois de la souris plus que dans le mois du mouton. Il

n'imaginait point de faire de la soie avec des toiles d'araignée, ni de la porcelaine avec des bouteilles

cassées; mais il étudia surtout les propriétés des animaux et des plantes, et il acquit bientôt une sagacité

qui lui découvrait mille différences où les autres hommes ne voient rien que d'uniforme.

[1]Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de
plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des

hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux. Jeune homme, lui dit le premier

eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine? Zadig répondit modestement, C'est une chienne, et

non pas un chien. Vous avez raison, reprit le premier eunuque. C'est une épagneule très petite, ajouta

Zadig; elle a fait depuis peu des chiens; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très

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