bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - Zadig

sentiment du plus grand des bienfaits et le transport le plus tendre de l'amour le plus légitime. Sa blessure
était légère; elle guérit bientôt. Zadig était blessé plus dangereusement; un coup de flèche reçu près de

l'oeil lui avait fait une plaie profonde. Sémire ne demandait aux dieux que la guérison de son amant. Ses

yeux étaient nuit et jour baignés de larmes: elle attendait le moment où ceux de Zadig pourraient jouir de

ses regards; mais un abcès survenu à l'oeil blessé fit tout craindre. On envoya jusqu'à Memphis chercher

le grand médecin Hermès, qui vint avec un nombreux cortège. Il visita le malade, et déclara qu'il perdrait

l'oeil; il prédit même le jour et l'heure où ce funeste accident devait arriver. Si c'eût été l'oeil droit, dit-il,

je l'aurais guéri; mais les plaies de l'oeil gauche sont incurables. Tout Babylone, en plaignant la destinée

de Zadig, admira la profondeur de la science d'Hermès. Deux jours après l'abcès perça de lui-même;

Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit un livre où il lui prouva qu'il n'avait pas dû guérir. Zadig ne

le lut point; mais, dès qu'il put sortir, il se prépara à rendre visite à celle qui fesait l'espérance du bonheur

de sa vie, et pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire était à la campagne depuis trois jours. Il

apprit en chemin que cette belle dame, ayant déclaré hautement qu'elle avait une aversion insurmontable

pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la nuit même. A cette nouvelle il tomba sans connaissance;

sa douleur le mit au bord du tombeau; il fut long-temps malade, mais enfin la raison l'emporta sur son

affliction; et l'atrocité de ce qu'il éprouvait servit même à le consoler.

Puisque j'ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d'une fille élevée à la cour, il faut que j'épouse une
citoyenne. Il choisit Azora, la plus sage et la mieux née de la ville; il l'épousa, et vécut un mois avec elle

dans les douceurs de l'union la plus tendre. Seulement il remarquait en elle un peu de légèreté, et

beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les mieux faits étaient ceux qui avaient le

plus d'esprit et de vertu.

CHAPITRE II[1]. Le nez.

[1] Le chapitre est imité d'un conte chinois, que Durand a réimprimé, en 1803, sons le titre de, La
Matrone chinoise
, à la suite de sa traduction de la Satire de Pétrone, et que Du Halde avait
déjà imprimé dans le tome III de sa Description de la Chine. B.

Un jour Azora revint d'une promenade, tout en colère, et fesant de grandes exclamations. Qu'avez-vous,
lui dit-il, ma chère épouse? qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même? Hélas! dit-elle, vous seriez

indigné comme moi, si vous aviez vu le spectacle dont je viens d'être témoin. J'ai été consoler la jeune

veuve Cosrou, qui vient d'élever, depuis deux jours, un tombeau à son jeune époux auprès du ruisseau qui

borde cette prairie. Elle a promis aux dieux, dans sa douleur, de demeurer auprès de ce tombeau tant que

l'eau de ce ruisseau coulerait auprès. Eh bien! dit Zadig, voilà une femme estimable qui aimait

véritablement son mari! Ah! reprit Azora, si vous saviez à quoi elle s'occupait quand je lui ai rendu

visite! A quoi donc, belle Azora? Elle fesait détourner le ruisseau. Azora se répandit en des invectives si

longues, éclata en reproches si violents contre la jeune veuve, que ce faste de vertu ne plut pas à Zadig.

Il avait un ami, nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à qui sa femme trouvait plus de probité et
de mérite qu'aux autres: il le mit dans sa confidence, et s'assura, autant qu'il le pouvait, de sa fidélité par

un présent considérable. Azora ayant passé deux jours chez une de ses amies à la campagne, revint le

troisième jour à la maison. Des domestiques en pleurs lui annoncèrent que son mari était mort

subitement, la nuit même, qu'on n'avait pas osé lui porter cette funeste nouvelle, et qu'on venait

d'ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pères, au bout du jardin. Elle pleura, s'arracha les cheveux, et

jura de mourir. Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils pleurèrent tous deux. Le

lendemain ils pleurèrent moins, et dînèrent ensemble. Cador lui confia que son ami lui avait laissé la plus

< page précédente | 5 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.