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Voltaire - Zadig

Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et des malheurs? et les malheurs tombent sur les gens
de bien! Les méchants, répondit Jesrad, sont toujours malheureux: ils servent à éprouver un petit nombre

de justes répandus sur la terre, et il n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. Mais, dit Zadig, s'il n'y

avait que du bien, et point de mal? Alors, reprit Jesrad, cette terre serait une autre terre, l'enchaînement

des événements serait un autre ordre de sagesse; et cet ordre, qui serait parfait, ne peut être que dans la

demeure éternelle de l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des millions de mondes,

dont aucun ne peut ressembler à l'autre. Cette immense variété est un attribut de sa puissance immense. Il

n'y a ni deux feuilles d'arbre sur la terre, ni deux globes dans les champs infinis du ciel, qui soient

semblables, et tout ce que tu vois sur le petit atome où tu es né devait être dans sa place et dans son temps

fixe, selon les ordres immuables de celui qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet enfant qui vient

de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par un même hasard que cette maison est brûlée: mais

il n'y a point de hasard; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance. Souviens-toi de ce

pêcheur qui se croyait le plus malheureux de tous les hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer sa

destinée. Faible mortel! cesse de disputer contre ce qu'il faut adorer. Mais, dit Zadig.... Comme il disait

mais, l'ange prenait déjà son vol vers la dixième sphère. Zadig à genoux adora la Providence, et

se soumit. L'ange lui cria du haut des airs: Prends ton chemin vers Babylone.

CHAPITRE XXI. Les énigmes.

Zadig hors de lui-même, et comme un homme auprès de qui est tombé le tonnerre, marchait au hasard. Il
entra dans Babylone le jour où ceux qui avaient combattu dans la lice étaient déjà assemblés dans le

grand vestibule du palais pour expliquer les énigmes, et pour répondre aux questions du grand-mage.

Tous les chevaliers étaient arrivés, excepté l'armure verte. Dès que Zadig parut dans la ville, le peuple

s'assembla autour de lui; les yeux ne se rassasiaient point de le voir, les bouches de le bénir, les coeurs de

lui souhaiter l'empire. L'Envieux le vit passer, frémit, et se détourna; le peuple le porta jusqu'au lieu de

l'assemblée. La reine, à qui on apprit son arrivée, fut en proie à l'agitation de la crainte et de l'espérance;

l'inquiétude la dévorait: elle ne pouvait comprendre, ni pourquoi Zadig était sans armes, ni comment

Itobad portait l'armure blanche. Un murmure confus s'éleva à la vue de Zadig. On était surpris et charmé

de le revoir; mais il n'était permis qu'aux chevaliers qui avaient combattu de paraître dans l'assemblée.

J'ai combattu comme un autre, dit-il; mais un autre porte ici mes armes; et en attendant que j'aie l'honneur
de le prouver, je demande la permission de me présenter pour expliquer les énigmes. On alla aux voix: sa

réputation de probité était encore si fortement imprimée dans les esprits, qu'on ne balança pas à

l'admettre.

Le grand-mage proposa d'abord cette question: Quelle est de toutes les choses du monde la plus longue et
la plus courte, la plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus étendue, la plus négligée et la

plus regrettée, sans qui rien ne se peut faire, qui dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie tout ce qui est

grand?

C'était à Itobad à parler. Il répondit qu'un homme comme lui n'entendait rien aux énigmes, et qu'il lui
suffisait d'avoir vaincu à grands coups de lance. Les uns dirent que le mot de l'énigme était la fortune,

d'autres la terre, d'autres la lumière. Zadig dit que c'était le temps: Rien n'est plus long, ajouta-t-il,

puisqu'il est la mesure de l'éternité; rien n'est plus court, puisqu'il manque à tous nos projets; rien n'est

plus lent pour qui attend; rien de plus rapide pour qui jouit; il s'étend jusqu'à l'infini en grand; il se divise

jusque dans l'infini en petit; tous les hommes le négligent, tous en regrettent la perte; rien ne se fait sans

lui; il fait oublier tout ce qui est indigne de la postérité, et il immortalise les grandes choses. L'assemblée

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