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Voltaire - Zadig

point. Il se leva pendant la nuit, entra dans sa loge, prit les armes blanches de Zadig avec sa devise, et mit
son armure verte à la place. Le point du jour étant venu, il alla fièrement au grand-mage, déclarer qu'un

homme comme lui était vainqueur. On ne s'y attendait pas; mais il fut proclamé pendant que Zadig

dormait encore. Astarté surprise, et le désespoir dans le coeur, s'en retourna dans Babylone. Tout

l'amphithéâtre était déjà presque vide, lorsque Zadig s'éveilla; il chercha ses armes, et ne trouva que cette

armure verte. Il était obligé de s'en couvrir, n'ayant rien autre chose auprès de lui. Etonné et indigné, il les

endosse avec fureur, il avance dans cet équipage.

Tout ce qui était encore sur l'amphithéâtre et dans le cirque le reçut avec des huées. On l'entourait; on lui
insultait en face. Jamais homme n'essuya des mortifications si humiliantes. La patience lui échappa; il

écarta à coups de sabre la populace qui osait l'outrager; mais il ne savait quel parti prendre. Il ne pouvait

voir la reine; il ne pouvait réclamer l'armure blanche qu'elle lui avait envoyée; c'eût été la compromettre:

ainsi, tandis qu'elle était plongée dans la douleur, il était pénétré de fureur et d'inquiétude. Il se promenait

sur les bords de l'Euphrate, persuadé que son étoile le destinait à être malheureux sans ressource,

repassant dans son esprit toutes ses disgrâces depuis l'aventure de la femme qui haïssait les borgnes,

jusqu'à celle de son armure. Voilà ce que c'est, disait-il, de m'être éveillé trop tard; si j'avais moins dormi,

je serais roi de Babylone, je posséderais Astarté. Les sciences, les moeurs, le courage, n'ont donc jamais

servi qu'à mon infortune. Il lui échappa enfin de murmurer contre la Providence, et il fut tenté de croire

que tout était gouverné par une destinée cruelle qui opprimait les bons et qui fesait prospérer les

chevaliers verts. Un de ses chagrins était de porter cette armure verte qui lui avait attiré tant de huées. Un

marchand passa, il la lui vendit à vil prix, et prit du marchand une robe et un bonnet long. Dans cet

équipage, il côtoyait l'Euphrate, rempli de désespoir, et accusant en secret la Providence qui le persécutait

toujours.

CHAPITRE XX. L'ermite[1].

[1] Fréron (Année littéraire, 1767,I, 30 et suiv.), reproche à Voltaire d'avoir tiré presque mot pour
mot ce chapitre d'une pièce de cent cinquante vers, intitulée The hermite (l'ermite), par Th.

Parnell. Avant Parnell, plusieurs auteurs avaient traité le même sujet, et entre autres l'auteur français,

Bluel d'Arbères, comte de Permission, dans le livre CV de ses Oeuvres; c'est en 1604 qu'avaient paru les

livres CIV et CXIII, dont on ne connaît encore qu'un seul exemplaire, découvert en 1824. B.

Il rencontra en marchant un ermite, dont la barbe blanche et vénérable lui descendait jusqu'à la ceinture.
Il tenait en main un livre qu'il lisait attentivement. Zadig s'arrêta, et lui fit une profonde inclination.

L'ermite le salua d'un air si noble et si doux, que Zadig eut la curiosité de l'entretenir. Il lui demanda quel

livre il lisait. C'est le livre des destinées, dit l'ermite; voulez-vous en lire quelque chose? Il mit le livre

dans les mains de Zadig, qui, tout instruit qu'il était dans plusieurs langues, ne put déchiffrer un seul

caractère du livre. Cela redoubla encore sa curiosité. Vous me paraissez bien chagrin, lui dit ce bon père.

Hélas! que j'en ai sujet! dit Zadig. Si vous permettez que je vous accompagne, repartit le vieillard,

peut-être vous serai-je utile: j'ai quelquefois répandu des sentiments de consolation dans l'âme des

malheureux. Zadig se sentit du respect pour l'air, pour la barbe, et pour le livre de l'ermite. Il lui trouva

dans la conversation des lumières supérieures. L'ermite parlait de la destinée, de la justice, de la morale,

du souverain bien, de la faiblesse humaine, des vertus, et des vices, avec une éloquence si vive et si

touchante, que Zadig se sentit entraîné vers lui par un charme invincible.Il le pria avec instance de ne le

point quitter, jusqu'à ce qu'ils fussent de retour à Babylone. Je vous demande moi-même cette grâce, lui

dit le vieillard; jurez-moi par Orosmade que vous ne vous séparerez point de moi d'ici à quelques jours,

quelque chose que je fasse. Zadig jura, et ils partirent ensemble.

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