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Voltaire - Zadig

plaindre que celui qui reçoit? C'est que ton plus grand malheur, reprit Zadig, était le besoin, et que je suis
infortuné par le coeur. Orcan vous aurait-il pris votre femme? dit le pêcheur. Ce mot rappela dans l'esprit

de Zadig toutes ses aventures; il répétait la liste de ses infortunes, à commencer depuis la chienne de la

reine jusqu'à son arrivée chez le brigand Arbogad. Ah! dit-il au pêcheur, Orcan mérite d'être puni. Mais

d'ordinaire ce sont ces gens-là qui sont les favoris de la destinée. Quoi qu'il en soit, va chez le seigneur

Cador, et attends-moi. Ils se séparèrent: le pêcheur marcha en remerciant son destin, et Zadig courut en

accusant toujours le sien.

CHAPITRE XVIII. Le basilic.

Arrivé dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui cherchaient quelque chose avec beaucoup
d'application. Il prit la liberté de s'approcher de l'une d'elles, et de lui demander s'il pouvait avoir

l'honneur de les aider dans leurs recherches. Gardez-vous-en bien, répondit la Syrienne; ce que nous

cherchons ne peut être touché que par des femmes. Voilà qui est bien étrange, dit Zadig; oserai-je vous

prier de m'apprendre ce que c'est qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher? C'est un basilic, dit-elle.

Un basilic, madame! et pour quelle raison, s'il vous plaît, cherchez-vous un basilic? C'est pour notre

seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château sur le bord de cette rivière, au bout de la prairie.

Nous sommes ses très humbles esclaves; le seigneur Ogul est malade; son médecin lui a ordonné de

manger un basilic cuit dans l'eau rose; et comme c'est un animal fort rare, et qui ne se laisse jamais

prendre que par des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme bien-aimée celle de

nous qui lui apporterait un basilic: laissez-moi chercher, s'il vous plaît: car vous voyez ce qu'il m'en

coûterait si j'étais prévenue par mes compagnes.

Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, et continua de marcher dans la prairie.
Quand il fut au bord d'un petit ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le gazon, et qui ne

cherchait rien. Sa taille paraissait majestueuse, mais son visage était couvert d'un voile. Elle était penchée

vers le ruisseau; de profonds soupirs sortaient de sa bouche. Elle tenait en main une petite baguette, avec

laquelle elle traçait des caractères sur un sable fin qui se trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig eut

la curiosité de voir ce que cette femme écrivait; il s'approcha, il vit la lettre Z, puis un A; il fut étonné;

puis parut un D; il tressaillit. Jamais surprise ne fut égale à la sienne, quand il vit les deux dernières

lettres de son nom. Il demeura quelque temps immobile: enfin rompant le silence d'une voix entrecoupée:

O généreuse dame! pardonnez à un étranger, à un infortuné, d'oser vous demander par quelle aventure

étonnante je trouve ici le nom de ZADIG tracé de votre main divine? A cette voix, à ces paroles, la dame

releva son voile d'une main tremblante, regarda Zadig, jeta un cri d'attendrissement, de surprise, et de

joie, et succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient à-la-fois son âme, elle tomba

évanouie entre ses bras. C'était Astarté elle-même, c'était la reine de Babylone, c'était celle que Zadig

adorait, et qu'il se reprochait d'adorer; c'était celle dont il avait tant pleuré et tant craint la destinée. Il fut

un moment privé de l'usage de ses sens; et quand il eut attaché ses regards sur les yeux d'Astarté, qui se

rouvraient avec une langueur mêlée de confusion et de tendresse: O puissances immortelles! s'écria-t-il,

qui présidez aux destins des faibles humains, me rendez-vous Astarté? En quel temps, en quels lieux, en

quel état la revois-je? Il se jeta à genoux devant Astarté, et il attacha son front à la poussière de ses pieds.

La reine de Babylone le relève, et le fait asseoir auprès d'elle sur le bord de ce ruisseau; elle essuyait à

plusieurs reprises ses yeux dont les larmes recommençaient toujours à couler. Elle reprenait vingt fois

des discours que ses gémissements interrompaient; elle l'interrogeait sur le hasard qui les rassemblait, et

prévenait soudain ses réponses par d'autres questions. Elle entamait le récit de ses malheurs, et voulait

savoir ceux de Zadig. Enfin tous deux ayant un peu apaisé le tumulte de leurs âmes, Zadig lui conta en

peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans cette prairie. Mais, ô malheureuse et respectable reine!

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