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Voltaire - Zadig

haïssent les romans. Ainsi je l'ai décrié, et j'ai assuré monsieur le cadi-lesquier que c'est un ouvrage
détestable.

[1] Cette plaisanterie était dans l'édition de Zadig de 1748. Elle existait encore dans l'édition in-4° (tome
XVII, publié en 1771). Mais ayant été omise dans l'édition encadrée de 1795, elle ne fut pas reproduite

dans les éditions de Kehl. La première des éditions modernes où on la trouve est celle de M. Lequien,

1823. B.

ÉPITRE DÉDICATOIRE

DE A LA SULTANE SHERAA,

PAR SADI.

Le 10 du mois de schewal, l'an 837 de l'hégire.

- - -

Charme des prunelles, tourment des coeurs, lumière de l'esprit, je ne baise point la poussière de vos
pieds, parceque vous ne marchez guère, ou que vous marchez sur des tapis d'Iran ou sur des roses. Je

vous offre la traduction d'un livre d'un ancien sage qui, ayant le bonheur de n'avoir rien à faire, eut celui

de s'amuser à écrire l'histoire de Zadig, ouvrage qui dit plus qu'il ne semble dire. Je vous prie de le lire et

d'en juger; car, quoique vous soyez dans le printemps de votre vie, quoique tous les plaisirs vous

cherchent, quoique vous soyez belle, et que vos talents ajoutent à votre beauté; quoiqu'on vous loue du

soir au matin, et que par toutes ces raisons vous soyez en droit de n'avoir pas le sens commun, cependant

vous avez l'esprit très sage et le goût très fin, et je vous ai entendue raisonner mieux que de vieux

derviches à longue barbe et à bonnet pointu. Vous êtes discrète et vous n'êtes point défiante; vous êtes

douce sans être faible; vous êtes bienfesante avec discernement; vous aimez vos amis, et vous ne vous

faites point d'ennemis. Votre esprit n'emprunte jamais ses agréments des traits de la médisance; vous ne

dites de mal ni n'en faites, malgré la prodigieuse facilité que vous y auriez. Enfin votre âme m'a toujours

paru pure comme votre beauté. Vous avez même un petit fonds de philosophie qui m'a fait croire que

vous prendriez plus de goût qu'une autre à cet ouvrage d'un sage.

Il fut écrit d'abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi n'entendons. On le traduisit en arabe, pour
amuser le célèbre sultan Ouloug-beb. C'était du temps où les Arabes et les Persans commençaient à écrire

des Mille et une nuits, des Mille et un jours, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de

Zadig; mais les sultanes aimaient mieux les Mille et un. Comment pouvez-vous préférer, leur

disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison, et qui ne signifient rien? C'est précisément pour

cela que nous les aimons, répondaient les sultanes.

Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez un vrai Ouloug. J'espère même que,
quand vous serez lasse des conversations générales, qui ressemblent assez aux Mille et un, à cela

près qu'elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une minute pour avoir l'honneur de vous parler

raison. Si vous aviez été Thalestris du temps de Scander, fils de Philippe; si vous aviez été la reine de

Sabée du temps de Soleiman, c'eussent été ces rois qui auraient fait le voyage.

Je prie les vertus célestes que vos plaisirs soient sans mélange, votre beauté durable, et votre bonheur
sans fin.

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