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Voltaire - Zadig

d'admirables. Mais la reine, dit Zadig; de grâce, ne savez-vous rien de la destinée de la reine? On m'a
parlé d'un prince d'Hyrcanie, reprit-il; elle est probablement parmi ses concubines, si elle n'a pas été tuée

dans le tumulte; mais je suis plus curieux de butin que de nouvelles. J'ai pris plusieurs femmes dans mes

courses, je n'en garde aucune; je les vends cher quand elles sont belles, sans m'informer de ce qu'elles

sont. On n'achète point le rang; une reine qui serait laide ne trouverait pas marchand; peut-être ai-je

vendu la reine Astarté, peut-être est-elle morte; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez pas

vous en soucier plus que moi. En parlant ainsi il buvait avec tant de courage, il confondait tellement

toutes les idées, que Zadig n'en put tirer aucun éclaircissement.

Il restait interdit, accablé, immobile. Arbogad buvait toujours, fesait des contes, répétait sans cesse qu'il
était le plus heureux de tous les hommes, exhortant Zadig à se rendre aussi heureux que lui. Enfin

doucement assoupi par les fumées du vin, il alla dormir d'un sommeil tranquille. Zadig passa la nuit dans

l'agitation la plus violente. Quoi, disait-il, le roi est devenu fou! il est tué! Je ne puis m'empêcher de le

plaindre. L'empire est déchiré, et ce brigand est heureux: ô fortune! ô destinée! un voleur est heureux, et

ce que la nature a fait de plus aimable a péri peut-être d'une manière affreuse, ou vit dans un état pire que

la mort. O Astarté! qu'êtes-vous devenue?

Dès le point du jour il interrogea tous ceux qu'il rencontrait dans le château; mais tout le monde était
occupé, personne ne lui répondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquêtes, on partageait les

dépouilles. Tout ce qu'il put obtenir dans cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir. Il en

profita sans tarder, plus abîmé que jamais dans ses réflexions douloureuses.

Zadig marchait inquiet, agité, l'esprit tout occupé de la malheureuse Astarté, du roi de Babylone, de son
fidèle Cador, de l'heureux brigand Arbogad, de cette femme si capricieuse que des Babyloniens avaient

enlevée sur les confins de l'Egypte, enfin de tous les contre-temps et de toutes les infortunes qu'il avait

éprouvées.

CHAPITRE XVII. Le pêcheur.

A quelques lieues du château d'Arbogad, il se trouva sur le bord d'une petite rivière, toujours déplorant sa
destinée, et se regardant comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive, tenant à peine

d'une main languissante son filet, qu'il semblait abandonner, et levant les yeux vers le ciel.

Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes, disait le pêcheur. J'ai été, de l'aveu de tout
le monde, le plus célèbre marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j'ai été ruiné. J'avais la plus

jolie femme qu'homme pût posséder, et j'en ai été trahi. Il me restait une chétive maison, je l'ai vue pillée

et détruite. Réfugié dans une cabane, je n'ai de ressource que ma pêche, et je ne prends pas un poisson. O

mon filet! je ne te jetterai plus dans l'eau, c'est à moi de m'y jeter. En disant ces mots il se lève, et

s'avance dans l'attitude d'un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.

Eh quoi! se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi malheureux que moi! L'ardeur de sauver
la vie au pêcheur fut aussi prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l'arrête, il l'interroge d'un air

attendri et consolant. On prétend qu'on en est moins malheureux quand on ne l'est pas seul: mais, selon

Zoroastre, ce n'est pas par malignité, c'est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné comme

vers son semblable. La joie d'un homme heureux serait une insulte; mais deux malheureux sont comme

deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant l'un sur l'autre, se fortifient contre l'orage.

Pourquoi succombez-vous à vos malheurs? dit Zadig au pêcheur. C'est, répondit-il, parceque je n'y vois
pas de ressource. J'ai été le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je fesais, avec

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