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Voltaire - Zadig

dont nous tirons tous nos avantages; ils animent la nature; ils règlent les saisons; ils sont d'ailleurs si loin
de nous qu'on ne peut pas s'empêcher de les révérer. Vous recevez plus d'avantages, répondit Zadig, des

eaux de la mer Rouge, qui porte vos marchandises aux Indes. Pourquoi ne serait-elle pas aussi ancienne

que les étoiles? Et si vous adorez ce qui est éloigné de vous, vous devez adorer la terre des Gangarides,

qui est aux extrémités du monde. Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop brillantes pour que je ne les

adore pas. Le soir venu, Zadig alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il devait souper

avec Sétoc; et dès que son patron parut, il se jeta à genoux devant ces cires allumées, et leur dit:

Éternelles et brillantes clartés, soyez-moi toujours propices! Ayant proféré ces paroles, il se mit à table

sans regarder Sétoc. Que faites-vous donc? lui dit Sétoc étonné. Je fais comme vous, répondit Zadig;

j'adore ces chandelles, et je néglige leur maître et le mien. Sétoc comprit le sens profond de cet apologue.

La sagesse de son esclave entra dans son âme; il ne prodigua plus son encens aux créatures, et adora

l'Etre éternel qui les a faites.

Il y avait alors dans l'Arabie une coutume affreuse, venue originairement de Scythie, et qui, s'étant établie
dans les Indes par le crédit des brachmanes, menaçait d'envahir tout l'orient. Lorsqu'un homme marié

était mort, et que sa femme bien-aimée voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de son

mari. C'était une fête solennelle qui s'appelait le bûcher du veuvage. La tribu dans laquelle il y

avait eu le plus de femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc étant mort, sa

veuve, nommée Almona, qui était fort dévote, fit savoir le jour et l'heure où elle se jetterait dans

le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à Sétoc combien cette horrible coutume

était contraire au bien du genre humain; qu'on laissait brûler tous les jours de jeunes veuves qui

pouvaient donner des enfants à l'état, ou du moins élever les leurs; et il le fit convenir qu'il fallait, si on

pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit: Il y a plus de mille ans que les femmes sont en

possession de se brûler. Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il rien de plus

respectable qu'un ancien abus? La raison est plus ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et je

vais trouver la jeune veuve.

Il se fit présenter à elle; et après s'être insinué dans son esprit par des louanges sur sa beauté, après lui
avoir dit combien c'était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et

sur son courage. Vous aimiez donc prodigieusement votre mari? lui dit-il. Moi? point du tout, répondit la

dame arabe. C'était un brutal, un jaloux, un homme insupportable; mais je suis fermement résolue de me

jeter sur son bûcher. Il faut, dit Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir bien délicieux à être brûlée vive.

Ah! cela fait frémir la nature, dit la dame; mais il faut en passer par là. Je suis dévote; je serais perdue de

réputation, et tout le monde se moquerait de moi si je ne me brûlais pas. Zadig, l'ayant fait convenir

qu'elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui parla long-temps d'une manière à lui faire aimer un peu

la vie, et parvint même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui parlait. Que feriez-vous

enfin, lui dit-il, si la vanité de vous brûler ne vous tenait pas? Hélas! dit la dame, je crois que je vous

prierais de m'épouser.

Zadig était trop rempli de l'idée d'Astarté pour ne pas éluder cette déclaration; mais il alla dans l'instant
trouver les chefs des tribus, leur dit ce qui s'était passé, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne

serait permis à une veuve de se brûler qu'après avoir entretenu un jeune homme tête à tête pendant une

heure entière. Depuis ce temps, aucune dame ne se brûla en Arabie. On eut au seul Zadig l'obligation

d'avoir détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant de siècles. Il était donc le

bienfaiteur de l'Arabie.

CHAPITRE XII. Le souper.

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