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Voltaire - Zadig

Sétoc, le marchand, partit deux jours après pour l'Arabie déserte avec ses esclaves et ses chameaux. Sa
tribu habitait vers le désert d'Horeb. Le chemin fut long et pénible. Sétoc, dans la route, fesait bien plus

de cas du valet que du maître, parceque le premier chargeait bien mieux les chameaux; et toutes les

petites distinctions furent pour lui. Un chameau mourut à deux journées d'Horeb: on répartit sa charge sur

le dos de chacun des serviteurs; Zadig en eut sa part. Sétoc se mit à rire en voyant tous ses esclaves

marcher courbés. Zadig prit la liberté de lui en expliquer la raison, et lui apprit les lois de l'équilibre. Le

marchand étonné commença à le regarder d'un autre oeil. Zadig, voyant qu'il avait excité sa curiosité, la

redoubla en lui apprenant beaucoup de choses qui n'étaient point étrangères à son commerce; les

pesanteurs spécifiques des métaux et des denrées sous un volume égal; les propriétés de plusieurs

animaux utiles; le moyen de rendre tels ceux qui ne l'étaient pas; enfin il lui parut un sage. Sétoc lui

donna la préférence sur son camarade, qu'il avait tant estimé. Il le traita bien, et n'eut pas sujet de s'en

repentir.

Arrivé dans sa tribu, Sétoc commença par redemander cinq cents onces d'argent à un Hébreu auquel il les
avait prêtées en présence de deux témoins; mais ces deux témoins étaient morts, et l'Hébreu, ne pouvant

être convaincu, s'appropriait l'argent du marchand, en remerciant Dieu de ce qu'il lui avait donné le

moyen de tromper un Arabe. Sétoc confia sa peine à Zadig, qui était devenu son conseil. En quel endroit,

demanda Zadig, prêtâtes-vous vos cinq cents onces à cet infidèle? Sur une large pierre, répondit le

marchand, qui est auprès du mont Horeb. Quel est le caractère de votre débiteur? dit Zadig. Celui d'un

fripon, reprit Sétoc. Mais je vous demande si c'est un homme vif ou flegmatique, avisé ou imprudent.

C'est de tous les mauvais payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je connaisse. Eh bien! insista Zadig,

permettez que je plaide votre cause devant le juge. En effet il cita l'Hébreu au tribunal, et il parla ainsi au

juge: Oreiller du trône d'équité, je viens redemander à cet homme, au nom de mon maître, cinq cents

onces d'argent qu'il ne veut pas rendre. Avez-vous des témoins? dit le juge. Non, ils sont morts; mais il

reste une large pierre sur laquelle l'argent fut compté; et s'il plaît à votre grandeur d'ordonner qu'on aille

chercher la pierre, j'espère qu'elle portera témoignage; nous resterons ici l'Hébreu et moi, en attendant

que la pierre vienne; je l'enverrai chercher aux dépens de Sétoc, mon maître. Très volontiers, répondit le

juge; et il se mit à expédier d'autres affaires.

A la fin de l'audience: Eh bien! dit-il à Zadig, votre pierre n'est pas encore venue? L'Hébreu, en riant,
répondit: Votre grandeur resterait ici jusqu'à demain que la pierre ne serait pas encore arrivée; elle est à

plus de six milles d'ici, et il faudrait quinze hommes pour la remuer. Eh bien! s'écria Zadig, je vous avais

bien dit que la pierre porterait témoignage; puisque cet homme sait où elle est, il avoue donc que c'est sur

elle que l'argent fut compté. L'Hébreu déconcerté fut bientôt contraint de tout avouer. Le juge ordonna

qu'il serait lié à la pierre, sans boire ni manger, jusqu'à ce qu'il eût rendu les cinq cents onces, qui furent

bientôt payées.

L'esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans l'Arabie.

CHAPITRE XI. Le bûcher.

Sétoc enchanté fit de son esclave son ami intime. Il ne pouvait pas plus se passer de lui qu'avait fait le roi
de Babylone; et Zadig fut heureux que Sétoc n'eût point de femme. Il découvrait dans son maître un

naturel porté au bien, beaucoup de droiture et de bon sens. Il fut fâché de voir qu'il adorait l'armée

céleste, c'est-à-dire le soleil, la lune, et les étoiles, selon l'ancien usage d'Arabie. Il lui en parlait

quelquefois avec beaucoup de discrétion. Enfin il lui dit que c'étaient des corps comme les autres, qui ne

méritaient pas plus son hommage qu'un arbre ou un rocher. Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres éternels

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