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Voltaire - Zadig

tu fusses à sa place! Zadig, plus surpris et plus en colère qu'il ne l'avait été de sa vie, lui dit: Madame,
toute belle que vous êtes, vous mériteriez que je vous battisse à mon tour, tant vous êtes extravagante;

mais je n'en prendrai pas la peine. Là-dessus il remonta sur son chameau, et avança vers le bourg. A

peine avait-il fait quelques pas qu'il se retourne au bruit que fesaient quatre courriers de Babylone. Ils

venaient à toute bride. L'un d'eux, en voyant cette femme, s'écria: C'est elle-même! elle ressemble au

portrait qu'on nous en a fait. Ils ne s'embarrassèrent pas du mort, et se saisirent incontinent de la dame.

Elle ne cessait de crier à Zadig: Secourez-moi encore une fois, étranger généreux! je vous demande

pardon de m'être plainte de vous: secourez-moi, et je suis à vous jusqu'au tombeau! L'envie avait passé à

Zadig de se battre désormais pour elle. A d'autres, répond-il; vous ne m'y attraperez plus. D'ailleurs il

était blessé, son sang coulait, il avait besoin de secours; et la vue des quatre Babyloniens, probablement

envoyés par le roi Moabdar, le remplissait d'inquiétude. Il s'avance en hâte vers le village, n'imaginant

pas pourquoi quatre courriers de Babylone venaient prendre cette Egyptienne, mais encore plus étonné

du caractère de cette dame.

[1] C'est d'après un erratum manuscrit de feu Decroix que j'ai mis port. Les éditions que j'ai vues
portent toutes, sans exception, le pôle de Canope. Voltaire a dit, dans le chapitre V du Taureau

blanc (tome XXXIV): Je m'en vais auprès du lac de Sirbon, par Canope. B.

CHAPITRE X. L'esclavage.

Comme il entrait dans la bourgade égyptienne, il se vit entouré par le peuple. Chacun criait: Voilà celui
qui a enlevé la belle Missouf, et qui vient d'assassiner Clétofis! Messieurs, dit-il, Dieu me préserve

d'enlever jamais votre belle Missouf! elle est trop capricieuse; et, à l'égard de Clétofis, je ne l'ai point

assassiné; je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait me tuer, parceque je lui avais demandé très

humblement grâce pour la belle Missouf, qu'il battait impitoyablement. Je suis un étranger qui vient

chercher un asile dans l'Egypte; et il n'y a pas d'apparence qu'en venant demander votre protection, j'aie

commencé par enlever une femme, et par assassiner un homme.

Les Egyptiens étaient alors justes et humains. Le peuple conduisit Zadig à la maison de ville. On
commença par le faire panser de sa blessure, et ensuite on l'interrogea, lui et son domestique séparément,

pour savoir la vérité. On reconnut que Zadig n'était point un assassin; mais il était coupable du sang d'un

homme: la loi le condamnait à être esclave. On vendit au profit de la bourgade ses deux chameaux; on

distribua aux habitants tout l'or qu'il avait apporté; sa personne fut exposée en vente dans la place

publique, ainsi que celle de son compagnon de voyage. Un marchand arabe, nommé Sétoc, y mit

l'enchère; mais le valet, plus propre à la fatigue, fut vendu bien plus chèrement que le maître. On ne fesait

pas de comparaison entre ces deux hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son valet: on les

attacha ensemble avec une chaîne qu'on leur passa aux pieds, et en cet état ils suivirent le marchand arabe

dans sa maison. Zadig, en chemin, consolait son domestique, et l'exhortait à la patience; mais, selon sa

coutume, il fesait des réflexions sur la vie humaine. Je vois, lui disait-il, que les malheurs de ma destinée

se répandent sur la tienne. Tout m'a tourné jusqu'ici d'une façon bien étrange. J'ai été condamné à

l'amende pour avoir vu passer une chienne; j'ai pensé être empalé pour un griffon; j'ai été envoyé au

supplice parceque j'avais fait des vers à la louange du roi; j'ai été sur le point d'être étranglé parceque la

reine avait des rubans jaunes, et me voici esclave avec toi parcequ'un brutal a battu sa maîtresse. Allons,

ne perdons point courage; tout ceci finira peut-être; il faut bien que les marchands arabes aient des

esclaves; et pourquoi ne le serais-je pas comme un autre, puisque je suis homme comme un autre? Ce

marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu'il traite bien ses esclaves, s'il en veut tirer des services. Il

parlait ainsi, et dans le fond de son coeur il était occupé du sort de la reine de Babylone.

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