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Voltaire - Zadig

[1] L'erratum de l'édition de Kehl dit de mettre, un mouvement de retour. J'ai suivi le texte de
1747,1748, etc. B.

CHAPITRE IX. La femme battue.

Zadig dirigeait sa route sur les étoiles. La constellation d'Orion et le brillant astre de Sirius le guidaient
vers le port[1] de Canope. Il admirait ces vastes globes de lumière qui ne paraissent que de faibles

étincelles à nos yeux, tandis que la terre, qui n'est en effet qu'un point imperceptible dans la nature, paraît

à notre cupidité quelque chose de si grand et de si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont en

effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue. Cette image vraie semblait

anéantir ses malheurs, en lui retraçant le néant de son être et celui de Babylone. Son âme s'élançait jusque

dans l'infini, et contemplait, détachée de ses sens, l'ordre immuable de l'univers. Mais lorsque ensuite,

rendu à lui-même et rentrant dans son coeur, il pensait qu'Astarté était peut-être morte pour lui, l'univers

disparaissait à ses yeux, et il ne voyait dans la nature entière qu'Astarté mourante et Zadig infortuné.

Comme il se livrait à ce flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur accablante, il avançait

vers les frontières de l'Egypte; et déjà son domestique fidèle était dans la première bourgade, où il lui

cherchait un logement. Zadig cependant se promenait vers les jardins qui bordaient ce village. Il vit, non

loin du grand chemin, une femme éplorée qui appelait le ciel et la terre à son secours, et un homme

furieux qui la suivait. Elle était déjà atteinte par lui, elle embrassait ses genoux. Cet homme l'accablait de

coups et de reproches. Il jugea, à la violence de l'Egyptien et aux pardons réitérés que lui demandait la

dame, que l'un était un jaloux, et l'autre une infidèle; mais quand il eut considéré cette femme, qui était

d'une beauté touchante, et qui même ressemblait un peu à la malheureuse Astarté, il se sentit pénétré de

compassion pour elle, et d'horreur pour l'Égyptien. Secourez-moi, s'écria-t-elle à Zadig avec des sanglots;

tirez-moi des mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie! A ces cris, Zadig courut se jeter

entre elle et ce barbare. Il avait quelque connaissance de la langue égyptienne. Il lui dit en cette langue:

Si vous avez quelque humanité, je vous conjure de respecter la beauté et la faiblesse. Pouvez-vous

outrager ainsi un chef-d'oeuvre de la nature, qui est à vos pieds, et qui n'a pour sa défense que des

larmes? Ah! ah! lui dit cet emporté, tu l'aimes donc aussi! et c'est de toi qu'il faut que je me venge. En

disant ces paroles, il laisse la dame, qu'il tenait d'une main par les cheveux, et, prenant sa lance, il veut en

percer l'étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid, évita aisément le coup d'un furieux. Il se saisit de la

lance près du fer dont elle est armée. L'un veut la retirer, l'autre l'arracher. Elle se brise entre leurs mains.

L'Égyptien tire son épée; Zadig s'arme de la sienne. Ils s'attaquent l'un l'autre. Celui-là porte cent coups

précipités; celui-ci les pare avec adresse. La dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure, et les regarde.

L'Egyptien était plus robuste que son adversaire, Zadig était plus adroit. Celui-ci se battait en homme

dont la tête conduisait le bras, et celui-là comme un emporté dont une colère aveugle guidait les

mouvements au hasard. Zadig passe à lui, et le désarme; et tandis que l'Egyptien, devenu plus furieux,

veut se jeter sur lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui tenant l'épée sur la poitrine; il lui offre de

lui donner la vie. L'Egyptien hors de lui tire son poignard; il en blesse Zadig dans le temps même que le

vainqueur lui pardonnait. Zadig indigné lui plonge son épée dans le sein. L'Egyptien jette un cri horrible,

et meurt en se débattant. Zadig alors s'avança vers la dame, et lui dit d'une voix soumise: Il m'a forcé de

le tuer: je vous ai vengée; vous êtes délivrée de l'homme le plus violent que j'aie jamais vu. Que

voulez-vous maintenant de moi, madame? Que tu meures, scélérat, lui répondit-elle; que tu meures! tu as

tué mon amant; je voudrais pouvoir déchirer ton coeur. En vérité, madame, vous aviez là un étrange

homme pour amant, lui répondit Zadig; il vous battait de toutes ses forces, et il voulait m'arracher la vie

parceque vous m'avez conjuré de vous secourir. Je voudrais qu'il me battît encore, reprit la dame en

poussant des cris. Je le méritais bien, je lui avais donné de la jalousie. Plût au ciel qu'il me battît, et que

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