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Voltaire - Zadig

Il termina aussi heureusement le grand procès entre les mages blancs et les mages noirs. Les blancs
soutenaient que c'était une impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver; les noirs assuraient

que Dieu avait en horreur les prières des hommes qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig ordonna

qu'on se tournât comme on voudrait.

Il trouva ainsi le secret d'expédier le matin les affaires particulières et les générales: le reste du jour il
s'occupait des embellissements de Babylone: il fesait représenter des tragédies où l'on pleurait, et des

comédies où l'on riait; ce qui était passé de mode depuis long-temps, et ce qu'il fit renaître parcequ'il

avait du goût. Il ne prétendait pas en savoir plus que les artistes; il les récompensait par des bienfaits et

des distinctions, et n'était point jaloux en secret de leurs talents. Le soir il amusait beaucoup le roi, et

surtout la reine. Le roi disait: Le grand ministre! la reine disait: L'aimable ministre! et tous deux

ajoutaient: C'eût été grand dommage qu'il eût été pendu.

Jamais homme en place ne fut obligé de donner tant d'audiences aux dames. La plupart venaient lui
parler des affaires qu'elles n'avaient point, pour en avoir une avec lui. La femme de l'Envieux s'y présenta

des premières; elle lui jura par Mithra, par le Zenda-Vesta, et par le feu sacré, qu'elle avait détesté la

conduite de son mari; elle lui confia ensuite que ce mari était un jaloux, un brutal; elle lui fit entendre que

les dieux le punissaient, en lui refusant les précieux effets de ce feu sacré par lequel seul l'homme est

semblable aux immortels: elle finit par laisser tomber sa jarretière; Zadig la ramassa avec sa politesse

ordinaire; mais il ne la rattacha point au genou de la dame; et cette petite faute, si c'en est une, fut la

cause des plus horribles infortunes. Zadig n'y pensa pas, et la femme de l'Envieux y pensa beaucoup.

D'autres dames se présentaient tous les jours. Les annales secrètes de Babylone prétendent qu'il
succomba une fois, mais qu'il fut tout étonné de jouir sans volupté, et d'embrasser son amante avec

distraction. Celle à qui il donna, sans presque s'en apercevoir, des marques de sa protection, était une

femme de chambre de la reine Astarté. Cette tendre Babylonienne se disait à elle-même pour se consoler:

Il faut que cet homme-là ait prodigieusement d'affaires dans la tête, puisqu'il y songe encore même en

fesant l'amour. Il échappa à Zadig, dans les instants où plusieurs personnes ne disent mot, et où d'autres

ne prononcent que des paroles sacrées, de s'écrier tout d'un coup. La reine! La Babylonienne crut qu'enfin

il était revenu à lui dans un bon moment, et qu'il lui disait: Ma reine. Mais Zadig, toujours très distrait,

prononça le nom d'Astarté. La dame, qui dans ces heureuses circonstances interprétait tout à son

avantage, s'imagina que cela voulait dire: Vous êtes plus belle que la reine Astarté. Elle sortit du sérail de

Zadig avec de très beaux présents. Elle alla conter son aventure à l'Envieuse, qui était son amie intime;

celle-ci fut cruellement piquée de la préférence. Il n'a pas daigné seulement, dit-elle, me rattacher cette

jarretière que voici, et dont je ne veux plus me servir. Oh! oh! dit la fortunée à l'Envieuse, vous portez les

mêmes jarretières que la reine! Vous les prenez donc chez la même feseuse? L'Envieuse rêva

profondément, ne répondit rien, et alla consulter son mari l'Envieux.

Cependant Zadig s'apercevait qu'il avait toujours des distractions quand il donnait des audiences, et
quand il jugeait: il ne savait à quoi les attribuer; c'était là sa seule peine.

Il eut un songe: il lui semblait qu'il était couché d'abord sur des herbes sèches, parmi lesquelles il y en
avait quelques unes de piquantes qui l'incommodaient; et qu'ensuite il reposait mollement sur un lit de

roses, dont il sortait un serpent qui le blessait au coeur de sa langue acérée et envenimée. Hélas! disait-il,

j'ai été long-temps couché sur ces herbes sèches et piquantes, je suis maintenant sur le lit de roses; mais

quel sera le serpent?

CHAPITRE VIII. La jalousie.

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