bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - Zadig

[1] C'est à peu près le trait de Des Barreaux. Voyez, tome XIX, le Catalogue des écrivains, en
tête du Siècle de Louis XIV ; et dans les Mélanges, année 1767, la septième des

Lettres à S. A. monseigneur le prince de***
. B.

Il produisit ensuite un jeune homme qui, étant éperdument épris d'une fille qu'il allait épouser, l'avait
cédée à un ami près d'expirer d'amour pour elle, et qui avait encore payé la dot en cédant la fille.

Ensuite il fit paraître un soldat qui, dans la guerre d'Hyrcanie, avait donné encore un plus grand exemple
de générosité. Des soldats ennemis lui enlevaient sa maîtresse, et il la défendait contre eux: on vint lui

dire que d'autres Hyrcaniens enlevaient sa mère à quelques pas de là: il quitta en pleurant sa maîtresse, et

courut délivrer sa mère: il retourna ensuite vers celle qu'il aimait, et la trouva expirante. Il voulut se tuer;

sa mère lui remontra qu'elle n'avait que lui pour tout secours, et il eut le courage de souffrir la vie.

Les juges penchaient pour ce soldat. Le roi prit la parole, et dit: Son action et celles des autres sont
belles, mais elles ne m'étonnent point; hier Zadig en a fait une qui m'a étonné. J'avais disgracié depuis

quelques jours mon ministre et mon favori Coreb. Je plaignais de lui avec violence, et tous mes

courtisans m'assuraient que j'étais trop doux; c'était à qui me dirait le plus de mal de Coreb. Je demandai

à Zadig ce qu'il en pensait, et il osa en dire du bien. J'avoue que j'ai vu, dans nos histoires, des exemples

qu'on a payé de son bien une erreur, qu'on a cédé sa maîtresse qu'on a préféré une mère à l'objet de son

amour; mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait parlé avantageusement d'un ministre disgracié contre qui

son souverain était en colère. Je donne vingt mille pièces d'or à chacun de ceux dont on vient de réciter

les actions généreuses; mais je donne la coupe à Zadig.

Sire, lui dit-il, c'est votre majesté seule qui mérite la coupe, c'est elle qui a fait l'action la plus inouïe,
puisque étant roi vous ne vous êtes point fâché contre votre esclave, lorsqu'il contredisait votre passion.

On admira le roi et Zadig. Le juge qui avait donné son bien, l'amant qui avait marié sa maîtresse à son

ami, le soldat qui avait préféré le salut de sa mère à celui de sa maîtresse, reçurent les présents du

monarque: ils virent leurs noms écrits dans le livre des généreux. Zadig eut la coupe. Le roi acquit la

réputation d'un bon prince, qu'il ne garda pas long-temps. Ce jour fut consacré par des fêtes plus longues

que la loi ne le portait. La mémoire s'en conserve encore dans l'Asie. Zadig disait: Je suis donc enfin

heureux! Mais il se trompait.

CHAPITRE VI. Le ministre.

Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour remplir cette place. Toutes les belles dames
de Babylone applaudirent à ce choix, car depuis la fondation de l'empire il n'y avait jamais eu de ministre

si jeune. Tous les courtisans furent fâchés; l'Envieux en eut un crachement de sang, et le nez lui enfla

prodigieusement. Zadig ayant remercié le roi et la reine, alla remercier aussi le perroquet: Bel oiseau, lui

dit-il, c'est vous qui m'avez sauvé la vie, et qui m'avez fait premier ministre: la chienne et le cheval de

leurs majestés m'avaient fait beaucoup de mal, mais vous m'avez fait du bien. Voilà donc de quoi

dépendent les destins des hommes! Mais, ajouta-t-il, un bonheur si étrange sera peut-être bientôt évanoui.

Le perroquet répondit, Oui. Ce mot frappe Zadig. Cependant, comme il était bon physicien, et qu'il ne

croyait pas que les perroquets fussent prophètes, il se rassura bientôt; il se mit à exercer son ministère de

son mieux.

Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne fit sentir à personne le poids de sa dignité. Il ne
gêna point les voix du divan, et chaque vizir pouvait avoir un avis sans lui déplaire. Quand il jugeait une

affaire, ce n'était pas lui qui jugeait, c'était la loi; mais quand elle était trop sévère, il la tempérait; et

< page précédente | 11 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.