bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - Zadig

amis pour un crime qu'il n'avait pas fait. On ne lui permit pas de parler, parceque ses tablettes parlaient.
Telle était la loi de Babylone. On le fit donc aller au supplice à travers une foule de curieux dont aucun

n'osait le plaindre, et qui se précipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il mourrait avec bonne

grâce. Ses parents seulement étaient affligés, car ils n'héritaient pas. Les trois quarts de son bien étaient

confisqués au profit du roi, et l'autre quart au profit de l'Envieux.

Dans le temps qu'il se préparait à la mort, le perroquet du roi s'envola de son balcon, et s'abattit dans le
jardin de Zadig sur un buisson de roses. Une pêche y avait été portée d'un arbre voisin par le vent; elle

était tombée sur un morceau de tablettes à écrire auquel elle s'était collée. L'oiseau enleva la pêche et la

tablette, et les porta sur les genoux du monarque. Le prince curieux y lut des mots qui ne formaient aucun

sens, et qui paraissaient des fins de vers. Il aimait la poésie, et il y a toujours de la ressource avec les

princes qui aiment les vers: l'aventure de son perroquet le fit rêver. La reine, qui se souvenait de ce qui

avait été écrit sur une pièce de la tablette de Zadig, se la fit apporter.

On confronta les deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble parfaitement; on lut alors les vers tels que
Zadig les avait faits:

Par les plus grands forfaits j'ai vu troubler la terre. Sur le trône affermi le roi sait tout dompter. Dans la
publique paix l'amour seul fait la guerre: C'est le seul ennemi qui soit à redouter.

Le roi ordonna aussitôt qu'on fît venir Zadig devant lui, et qu'on fît sortir de prison ses deux amis et la
belle dame. Zadig se jeta le visage contre terre aux pieds du roi et de la reine: il leur demanda très

humblement pardon d'avoir fait de mauvais vers: il parla avec tant de grâce, d'esprit, et de raison, que le

roi et la reine voulurent le revoir. Il revint, et plut encore davantage. On lui donna tous les biens de

l'Envieux, qui l'avait injustement accusé: mais Zadig les rendit tous; et l'Envieux ne fut touché que du

plaisir de ne pas perdre son bien. L'estime du roi s'accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait de tous

ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires. La reine le regarda dès-lors avec une complaisance

qui pouvait devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste époux, pour Zadig, et pour le royaume.

Zadig commençait à croire qu'il n'est pas si difficile d'être heureux.

CHAPITRE V. Les généreux.

Le temps arriva où l'on célébrait une grande fête qui revenait tous les cinq ans. C'était la coutume à
Babylone de déclarer solennellement, au bout de cinq années, celui des citoyens qui avait fait l'action la

plus généreuse. Les grands et les mages étaient les juges. Le premier satrape, chargé du soin de la ville,

exposait les plus belles actions qui s'étaient passées sous son gouvernement. On allait aux voix: le roi

prononçait le jugement. On venait à cette solennité des extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des

mains du monarque une coupe d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles: «Recevez ce prix

de la générosité, et puissent les dieux me donner beaucoup de sujets qui vous ressemblent!»

Ce jour mémorable venu, le roi parut sur son trône, environné des grands, des mages, et des députés de
toutes les nations, qui venaient à ces jeux où la gloire s'acquérait, non par la légèreté des chevaux, non

par la force du corps, mais par la vertu. Le premier satrape rapporta à haute voix les actions qui

pouvaient mériter à leurs auteurs ce prix inestimable. Il ne parla point de la grandeur d'âme avec laquelle

Zadig avait rendu à l'Envieux toute sa fortune: ce n'était pas une action qui méritât de disputer le prix.

Il présenta d'abord un juge qui, ayant fait perdre un procès considérable à un citoyen, par une méprise
dont il n'était pas même responsable, lui avait donné tout son bien, qui était la valeur de ce que l'autre

avait perdu[1].

< page précédente | 10 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.