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Voltaire - Micromégas

à peu près la six cent millième[2] partie d'un pouce en hauteur. Figurez-vous une substance qui pourrait
tenir la terre dans sa main, et qui aurait des organes en proportion des nôtres; et il se peut très bien faire,

qu'il y ait un grand nombre de ces substances: or concevez, je vous prie, ce qu'elles penseraient de ces

batailles qui font gagner au vainqueur un village pour le perdre ensuite.

[1] Voyez les notes du discours en vers sur la Modération (volume XII), et celles du Russe à
Paris
(volume XIV). K.

[2] L'édition que je crois l'originale, porte: soixante millième . B.

Je ne doute pas que si quelque capitaine des grands grenadiers lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de deux
grands pieds au moins les bonnets de sa troupe; mais je l'avertis qu'il aura beau faire, que lui et les siens

ne seront jamais que des infiniment petits.

Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il donc pas à notre philosophe de Sirius, pour apercevoir les atomes
dont je viens de parler? Quand Leuwenhoek et Hartsoëker virent les premiers ou crurent voir la graine

dont nous sommes formés, ils ne firent pas, à beaucoup près, une si étonnante découverte. Quel plaisir

sentit Micromégas en voyant remuer ces petites machines, en examinant tous leurs tours, en les suivant

dans toutes leurs opérations! comme il s'écria! comme il mit avec joie un de ses microscopes dans les

mains de son compagnon de voyage! Je les vois, disaient-ils tous deux à-la-fois; ne les voyez-vous pas

qui portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent. En parlant ainsi, les mains leur tremblaient, par

le plaisir de voir des objets si nouveaux, et par la crainte de les perdre. Le Saturnien, passant d'un excès

de défiance à un excès de crédulité, crut apercevoir qu'ils travaillaient à la propagation. «Ah! disait-il, j'ai

pris la nature sur le fait[1].» Mais il se trompait sur les apparences; ce qui n'arrive que trop, soit qu'on se

serve ou non du microscope.

[1] Expression heureuse el plaisante de Fontenelle, en rendant compte de quelques observations d'histoire
naturelle. K.

CHAPITRE VI.

Ce qui leur arriva avec les hommes.

Micromégas, bien meilleur observateur que son nain, vit clairement que les atomes se parlaient; et il le fit
remarquer à son compagnon, qui, honteux de s'être mépris sur l'article de la génération, ne voulut point

croire que de pareilles espèces pussent se communiquer des idées. Il avait le don des langues aussi bien

que le Sirien; il n'entendait point parler nos atomes, et il supposait qu'ils ne parlaient pas: d'ailleurs

comment ces êtres imperceptibles auraient-ils les organes de la voix, et qu'auraient-ils à dire? Pour parler,

il faut penser, ou à peu près; mais s'ils pensaient, ils auraient donc l'équivalent d'une âme: or, attribuer

l'équivalent d'une âme à cette espèce, cela lui paraissait absurde. Mais, dit le Sirien, vous avez cru

tout-à-l'heure qu'ils fesaient l'amour; est-ce que vous croyez qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans

proférer quelque parole, ou du moins sans se faire entendre? Supposez-vous d'ailleurs qu'il soit plus

difficile de produire un argument qu'un enfant? Pour moi l'un et l'autre me paraissent de grands mystères:

je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain; je n'ai plus d'opinion; il faut tâcher d'examiner ces insectes, nous

raisonnerons après. C'est fort bien dit, reprit Micromégas; et aussitôt il tira une paire de ciseaux dont il se

coupa les ongles, et d'une rognure de l'ongle de son pouce il fit sur-le-champ une espèce de grande

trompette parlante, comme un vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La circonférence de

l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout l'équipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres

circulaires de l'ongle; de sorte que, grâce à son industrie, le philosophe de là-haut entendit parfaitement le

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