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Voltaire - Micromégas

quelque apparence que ceci n'est pas fait pour rien. Tout vous paraît irrégulier ici, dites-vous, parceque
tout est tiré au cordeau dans Saturne et dans Jupiter. Eh! c'est peut-être pour[1] cette raison-là même qu'il

y a ici un peu de confusion. Ne vous ai-je pas dit que dans mes voyages j'avais toujours remarqué de la

variété? Le Saturnien répliqua à toutes ces raisons. La dispute n'eût jamais fini, si par bonheur

Micromégas, en s'échauffant à parler, n'eût cassé le fil de son collier de diamants. Les diamants

tombèrent; c'étaient de jolis petits carats assez inégaux, dont les plus gros pesaient quatre cents livres, et

les plus petits cinquante. Le nain en ramassa quelques uns; il s'aperçut, en les approchant de ses yeux,

que ces diamants, de la façon dont ils étaient taillés, étaient d'excellents microscopes. Il prit donc un petit

microscope de cent soixante pieds de diamètre, qu'il appliqua à sa prunelle; et Micromégas en choisit un

de deux mille cinq cents pieds. Ils étaient excellents; mais d'abord on ne vit rien par leur secours, il fallait

s'ajuster. Enfin l'habitant de Saturne vit quelque chose d'imperceptible qui remuait entre deux eaux dans

la mer Baltique: c'était une baleine. Il la prit avec le petit doigt fort adroitement; et la mettant sur l'ongle

de son pouce, il la fit voir au Sirien, qui se mit à rire pour la seconde fois de l'excès de petitesse dont

étaient les habitants de notre globe. Le Saturnien, convaincu que notre monde est habité, s'imagina bien

vite qu'il ne l'était que par des baleines; et comme il était grand raisonneur, il voulut deviner d'où un si

petit atome tirait son origine, son mouvement, s'il avait des idées, une volonté, une liberté. Micromégas y

fut fort embarrassé; il examina l'animal fort patiemment, et le résultat de l'examen fut qu'il n'y avait pas

moyen de croire qu'une âme fût logée là. Les deux voyageurs inclinaient donc à penser qu'il n'y a point

d'esprit dans notre habitation, lorsqu'à l'aide du microscope ils aperçurent quelque chose d'aussi gros

qu'une baleine qui flottait sur la mer Baltique. On sait que dans ce temps-là même une volée de

philosophes revenait du cercle polaire, sous lequel ils avaient été faire des observations, dont personne ne

s'était avisé jusqu'alors. Les gazettes dirent que leur vaisseau échoua aux côtes de Bothnie, et qu'ils

eurent bien de la peine à se sauver: mais on ne sait jamais dans ce monde le dessous des cartes. Je vais

raconter ingénument comme la chose se passa, sans y rien mettre du mien; ce qui n'est pas un petit effort

pour un historien.

[1] Toutes les éditions qui ont précédé celles de Kehl, portent: par. B.

CHAPITRE V.

Expériences et raisonnements des deux voyageurs.

Micromégas étendit la main tout doucement vers l'endroit où l'objet paraissait, et avançant deux doigts, et
les retirant par la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il saisit fort adroitement le vaisseau

qui portait ces messieurs, et le mit encore sur son ongle, sans le trop presser, de peur de l'écraser. Voici

un animal bien différent du premier, dit le nain de Saturne; le Sirien mit le prétendu animal dans le creux

de sa main. Les passagers et les gens de l'équipage, qui s'étaient crus enlevés par un ouragan, et qui se

croyaient sur une espèce de rocher, se mettent tous en mouvement; les matelots prennent des tonneaux de

vin, les jettent sur la main de Micromégas, et se précipitent après. Les géomètres prennent leurs quarts de

cercle, leurs secteurs, deux filles laponnes[1], et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant,

qu'il sentit enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les doigts; c'était un bâton ferré qu'on lui

enfonçait d'un pied dans l'index: il jugea, par ce picotement, qu'il était sorti quelque chose du petit animal

qu'il tenait; mais il n'en soupçonna pas d'abord davantage. Le microscope, qui fesait à peine discerner une

baleine et un vaisseau, n'avait point de prise sur un être aussi imperceptible que des hommes. Je ne

prétends choquer ici la vanité de personne, mais je suis obligé de prier les importants de faire ici une

petite remarque avec moi; c'est qu'en prenant la taille des hommes d'environ cinq pieds, nous ne fesons

pas sur la terre une plus grande figure qu'en ferait sur une boule de dix pieds de tour un animal qui aurait

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