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Voltaire - Micromégas

des animaux qui sont pour les abeilles ce que les abeilles sont pour l'homme, ce que le Sirien lui-même
était pour ces animaux si vastes dont il parlait, et ce que ces grands animaux sont pour d'autres

substances devant lesquelles ils ne paraissent que comme des atomes. Peu-à-peu la conversation devint

intéressante, et Micromégas parla ainsi:

CHAPITRE VII.

Conversation avec les hommes.

O atomes intelligents, dans qui l'Etre éternel s'est plu à manifester son adresse et sa puissance, vous
devez, sans doute, goûter des joies bien pures sur votre globe; car ayant si peu de matière, et paraissant

tout esprit, vous devez passer votre vie à aimer et à penser; c'est la véritable vie des esprits. Je n'ai vu

nulle part le vrai bonheur, mais il est ici, sans doute. A ce discours, tous les philosophes secouèrent la

tête; et l'un d'eux, plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on en excepte un petit nombre

d'habitants fort peu considérés, tout le reste est un assemblage de fous, de méchants, et de malheureux.

Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la

matière; et trop d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez-vous bien, par exemple, qu'à l'heure que je vous

parle[1], il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux

couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque par toute la terre, c'est ainsi qu'on en

use de temps immémorial? Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles

querelles entre de si chétifs animaux. Il s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue[2] grand comme

votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ce

tas de boue. Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme Sultan,

ou à un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra

jamais le petit coin de terre dont il s'agit; et presque aucun de ces animaux, qui s'égorgent mutuellement,

n'a jamais vu l'animal pour lequel il s'égorge.

[1] Ou a vu, à la fin du chapitre III, que la scène se passait en 1737. Il s'agit ici de la guerre des Turcs et
des Russes, de 1736 à 1739. B.

[2] La Crimée, qui toutefois n'a été réunie à la Russie qu'en 1783. B.

Ah! malheureux! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée! Il me
prend envie de faire trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d'assassins

ridicules. Ne vous en donnez pas la peine, lui répondit-on; ils travaillent assez à leur ruine. Sachez qu'au

bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces misérables; sachez que, quand même ils

n'auraient pas tiré l'épée, la faim, la fatigue, ou l'intempérance, les emportent presque tous. D'ailleurs, ce

n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur cabinet ordonnent, dans

le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu

solennellement. Le voyageur se sentait ému de pitié pour la petite race humaine, dans laquelle il

découvrait de si étonnants contrastes. Puisque vous êtes du petit nombre des sages, dit-il à ces messieurs,

et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de l'argent, dites-moi, je vous en prie, à quoi vous vous

occupez. Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des lignes, nous assemblons

des nombres; nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur

deux ou trois mille que nous n'entendons pas. Il prit aussitôt fantaisie au Sirien et au Saturnien

d'interroger ces atomes pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. Combien comptez-vous, dit

celui-ci, de l'étoile de la Canicule à la grande étoile des Gémeaux? Ils répondirent tous à-la-fois,

Trente-deux degrés et demi. Combien comptez-vous d'ici à la lune? Soixante demi-diamètres de la terre

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