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Voltaire - Lettres philosophiques

évêques, qui sont vingt-six en tout, ils ont séance dans la Chambre Haute en dépit des Whigs, parce que
le vieil abus de les regarder comme barons subsiste encore ; mais ils n'ont pas plus de pouvoir dans la

Chambre que les ducs et pairs dans le Parlement de Paris. Il y a une clause dans le serment que l'on prête

à l'État, laquelle exerce bien la patience chrétienne de ces messieurs.

On y promet d'être de l'Église, comme elle est établie par la Loi. Il n'y a guère d'évêque, de doyen,
d'archiprêtre, qui ne pense être de droit divin ; c'est donc un grand sujet de mortification pour eux d'être

obligés d'avouer qu'ils tiennent tout d'une misérable loi faite par des profanes laïques. Un (le P.

Courayer) a écrit depuis peu un livre pour prouver la validité et la succession des ordinations anglicanes.

Cet ouvrage a été proscrit en France ; mais croyez-vous qu'il ait plu au ministère d'Angleterre ? Point du

tout. Ces maudits Whigs se soucient très peu que la succession épiscopale ait été chez eux ou non, et que

l'évêque Parker ait été consacré dans un cabaret (comme on le veut) ou dans une église ; ils aiment mieux

que les évêques tirent leur autorité du Parlement plutôt que des Apôtres. Le lord B*** dit que cette idée

de droit divin ne servirait qu'à faire des tyrans en camail et en rochet, mais que la loi fait des citoyens.

À l'égard des moeurs, le clergé anglican est plus réglé que celui de France, et en voici la cause : tous les
ecclésiastiques sont élevés dans l'Université d'Oxford ou dans celle de Cambridge, loin de la corruption

de la capitale ; ils ne sont appelés aux dignités de l'Église que très tard, et dans un âge où les hommes

n'ont d'autres passions que l'avarice, lorsque leur ambition manque d'aliments. Les emplois sont ici la

récompense des longs services dans l'Église aussi bien que dans l'Armée ; on n'y voit point de jeunes

gens évêques ou colonels au sortir du collège. De plus, les prêtres sont presque tous mariés ; la mauvaise

grâce contractée dans l'Université et le peu de commerce qu'on a ici avec les femmes font que d'ordinaire

un évêque est forcé de se contenter de la sienne. Les prêtres vont quelquefois au cabaret, parce que

l'usage le leur permet, et s'ils s'enivrent, c'est sérieusement et sans scandale.

Cet être indéfinissable, qui n'est ni ecclésiastique ni séculier, en un mot ce que l'on appelle un abbé, est
une espèce inconnue en Angleterre ; les ecclésiastiques sont tous ici réservés et presque tous pédants.

Quand ils apprennent qu'en France de jeunes gens, connus par leurs débauches et élevés à la prélature par

des intrigues de femmes, font publiquement l'amour, s'égaient à composer des chansons tendres, donnent

tous les jours des soupers délicats et longs, et de là vont implorer les lumières du Saint-Esprit, et se

nomment hardiment les successeurs des Apôtres, ils remercient Dieu d'être protestants. Mais ce sont de

vilains hérétiques, à brûler à tous les diables, comme dit maître François Rabelais ; c'est pourquoi je ne

me mêle de leurs affaires.

SIXIÈME LETTRE. SUR LES PRESBYTÉRIENS.

La religion anglicane ne s'étend qu'en Angleterre et en Irlande. Le presbytéranisme est la religion
dominante en Écosse. Ce presbytéranisme n'est autre chose que le calvinisme pur, tel qu'il avait été établi

en France et qu'il subsiste à Genève. Comme les prêtres de cette secte ne reçoivent de leurs églises que

des gages très médiocres, et que par conséquent, ils ne peuvent vivre dans le même luxe que les évêques,

ils ont pris le parti naturel de crier contre des honneurs où ils ne peuvent atteindre. Figurez-vous

l'orgueilleux Diogène qui foulait aux pieds l'orgueil de Platon : les presbytériens d'Écosse ne ressemblent

pas mal à ce fier et gueux raisonneur. Ils traitèrent le roi Charles il avec bien moins d'égards que Diogène

n'avait traité Alexandre. Car lorsqu'ils prirent les armes pour lui contre Cromwell qui les avait trompés,

ils firent essuyer à ce pauvre roi quatre sermons par jour ; ils lui défendaient de jouer ; ils le mettaient en

pénitence ; si bien que Charles se lassa bientôt d'être roi de ces pédants, et s'échappa de leurs mains

comme un écolier se sauve du collège.

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