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Voltaire - Lettres philosophiques

Américains le reçurent avec des larmes de joie comme un père qui revenait voir ses enfants. Toutes ses
lois avaient été religieusement observées pendant son absence, ce qui n'était arrivé à aucun avant lui. Il

resta quelques années à Philadelphie ; il en partit enfin malgré lui pour aller solliciter à Londres des

avantages nouveaux en faveur du commerce des Pennsylvains ; il vécut depuis à Londres jusqu'à une

extrême vieillesse, considéré comme le chef d'un peuple et d'une religion. Il n'est qu'en 1718.

On conserva à ses descendants la propriété et le gouvernement de la Pennsylvanie, et ils vendirent au roi
le gouvernement pour douze mille pièces. Les affaires du roi ne lui permirent d'en payer que mille. Un

lecteur français croira peut-être que le ministère paya le reste en promesses et s'empara toujours du

gouvernement : point du tout ; la Couronne n'ayant pu satisfaire dans le temps marqué au paiement de la

somme entière, le contrat fut déclaré nul, et la famille de Penn rentra dans ses droits.

Je ne puis deviner quel sera le sort de la religion des quakers en Amérique ; mais je vois qu'elle dépérit
tous les jours à Londres. Par tout pays, la religion dominante, quand elle ne persécute point, engloutit à la

longue toutes les autres. Les quakers ne peuvent être membres du Parlement, ni posséder aucun office,

parce qu'il faudrait prêter serment et qu'ils ne veulent point jurer. Ils sont réduits à la nécessité de gagner

de l'argent par le commerce ; leurs enfants, enrichis par l'industrie de leurs pères, veulent jouir, avoir des

honneurs, des boutons et des manchettes ; ils sont honteux d'être appelés quakers, et se font protestants

pour être à la mode.

CINQUIÈME LETTRE. SUR LA RELIGION ANGLICANE.

C'est ici le pays des sectes. Un Anglais, comme homme libre, va au Ciel par le chemin qui lui plaît.

Cependant, quoique chacun puisse ici servir Dieu à sa mode, leur véritable religion, celle où l'on fait
fortune, est la secte des épiscopaux, appelée l'Église anglicane, ou l'Église par excellence. On ne peut

avoir d'emploi, ni en Angleterre ni en Irlande, sans être du nombre des fidèles anglicans ; cette raison, qui

est une excellente preuve, a converti tant de non-conformistes, qu'aujourd'hui il n'y a pas la vingtième

partie de la nation qui soit hors du giron de l'Église dominante.

Le clergé anglican a retenu beaucoup des cérémonies catholiques, et surtout celle de recevoir les dîmes
avec une attention très scrupuleuse. Ils ont aussi la pieuse ambition d'être les maîtres.

De plus, ils fomentent autant qu'ils peuvent dans leurs ouailles un saint zèle contre les non-conformistes.
Ce zèle était assez vif sous le gouvernement des Tories, dans les dernières années de la reine Anne ; mais

il ne s'étendait pas plus loin qu'à casser quelquefois les vitres des chapelles hérétiques ; car la rage des

sectes a fini en Angleterre avec les guerres civiles, et ce n'était plus, sous la reine Anne, que les bruits

sourds d'une mer encore agitée longtemps après la tempête. Quand les Whigs et les Tories déchirèrent

leur pays, comme autrefois les Guelfes et les Gibelins, il fallut bien que la religion entrât dans les partis.

Les Tories étaient pour l'Épiscopat ; les Whigs le voulaient abolir, mais ils se sont contentés de l'abaisser

quand ils ont été les maîtres.

Du temps que le comte Harley d'Oxford et milord Bolingbroke faisaient boire la santé des Tories, l'Église
anglicane les regardait comme les défenseurs de ses saints privilèges. L'assemblée du bas clergé, qui est

une espèce de Chambre des Communes composée d'ecclésiastiques, avait alors quelque crédit ; elle

jouissait au moins de la liberté de s'assembler, de raisonner de controverse, et de faire brûler de temps en

temps quelques livres impies, c'est-à-dire écrits contre elle. Le ministère, qui est whig aujourd'hui, ne

permet pas seulement à ces messieurs de tenir leur assemblée ; ils sont réduits, dans de leur paroisse, au

triste emploi de prier Dieu pour le gouvernement, qu'ils ne seraient pas fâchés de troubler. Quant aux

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