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Voltaire - Lettres philosophiques

heureux que les physiciens et les géomètres joignissent, autant qu'il est possible, la pratique à la
spéculation. Faut-il que ce qui fait le plus d'honneur à l'esprit humain soit souvent ce qui est le moins

utile ? Un homme, avec les quatre règles d'arithmétique et du bon sens, devient un grand négociant, un

Jacques Coeur, un Delmet, un Bernard, tandis qu'un pauvre algébriste passe sa vie à chercher dans les

nombres des rapports et des propriétés étonnantes, mais sans usage, et qui ne lui apprendront pas ce que

c'est que le change. Tous les arts sont à peu près dans ce cas ; il y a un point, passé lequel les recherches

ne sont plus que pour la curiosité : ces vérités ingénieuses et inutiles ressemblent à des étoiles qui,

placées trop loin de nous, ne nous donnent point de clarté.

Pour l'Académie Française, quel service ne rendrait-elle pas aux lettres, à la langue et à la nation, si, au
lieu de faire imprimer tous les ans des compliments, elle faisait imprimer les bons ouvrages du siècle de

Louis XIV, épurés de toutes les fautes de langage qui s'y sont glissées ? Corneille et Molière en sont

pleins ; La Fontaine en fourmille ; celles qu'on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées.

L'Europe, qui lit ces auteurs, apprendrait par eux notre langue avec sûreté ; sa pureté serait à jamais fixée

; les bons livres français, imprimés avec ce soin aux dépens du Roi, seraient un des plus glorieux

monuments de la nation. J'ai ouï dire que M. Despréaux avait fait autrefois cette proposition, et qu'elle a

été renouvelée par un homme dont l'esprit, la sagesse et la saine critique sont connus ; mais cette idée a

eu le sort de beaucoup d'autres projets utiles, d'être approuvée et d'être négligée.

VINGT-CINQUIÈME LETTRE. SUR LES PENSÉES DE M. PASCAL.

Je vous envoie les remarques critiques que j'ai faites depuis longtemps sur les Pensées de M. Pascal. Ne
me comparez point ici, je vous prie, à Ézéchias, qui voulut faire brûler tous les livres de Salomon. Je

respecte le génie et l'éloquence de Pascal ; mais plus je les respecte, plus je suis persuadé qu'il aurait

lui-même corrigé beaucoup de ces Pensées, qu'il avait jetées au hasard sur le papier, pour les examiner

ensuite : et c'est en admirant son génie que je combats quelques-unes de ses idées.

Il me paraît qu'en général l'esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées était de montrer l'homme dans
un jour odieux. Il s'acharne à nous peindre tous méchants et malheureux. Il écrit contre la nature humaine

à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à l'essence de notre nature ce qui qu'à certains

hommes. Il dit éloquemment des injures au genre humain. J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce

misanthropes sublime ; j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu'il le dit ; je

suis, de plus, très persuadé que, s'il avait suivi, dans le livre qu'il méditait, le dessein qui paraît dans ses

Pensées, il aurait fait un livre plein de paralogismes éloquents et de faussetés admirablement déduites. Je

crois même que tous ces livres qu'on a faits depuis peu pour prouver la religion chrétienne, sont plus

capables de scandaliser que d'édifier. Ces auteurs prétendent-ils en savoir plus que Jésus-Christ et les

Apôtres ? C'est vouloir soutenir un chêne en 1'entourant de roseaux ; on peut écarter ces roseaux inutiles

sans craindre de faire tort à l'arbre.

J'ai choisi avec discrétion quelques pensées de Pascal ; je mets les réponses au bas. C'est à vous à juger si
j'ai tort ou raison.

I. « Les grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles qu'il faut nécessairement que la vraie
religion nous enseigne qu'il y a en lui quelque grand principe de grandeur, et en même temps quelque

grand principe de misère. Car il faut que la véritable religion connaisse à fond notre nature, qu'elle

connaisse tout ce qu'elle a de grand et tout ce qu'elle a de misérable, et la raison de l'un et de l'autre. Il

faut encore qu'elle nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent.

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