bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - Lettres philosophiques

ont été acteurs, qu'on déclare oeuvre du démon des pièces revues par les magistrats les plus sévères et
représentées devant une reine vertueuse ; quand, dis-je, des étrangers apprennent cette insolence, ce

manque de respect à l'autorité royale, cette barbarie gothique qu'on ose nommer sévérité chrétienne, que

voulez-vous qu'ils pensent de notre nation ? Et comment peuvent-ils concevoir, ou que nos lois autorisent

un art déclaré si infâme, ou qu'on ose marquer de tant d'infamie un art autorisé par les lois, récompensé

par les souverains, cultivé par les grands hommes et admiré des nations ; et qu'on trouve chez le même

libraire la déclamation du père Le Brun contre nos spectacles, à côté des ouvrages immortels des Racine,

des Corneille, des Molière, etc. ?

VINGT-QUATRIÈME LETTRE. SUR LES ACADÉMIES.

Les Anglais ont eu, longtemps avant nous, une académie des sciences ; mais elle n'est pas si bien réglée
que la nôtre, et cela par la seule raison peut-être qu'elle est plus ancienne ; car, si elle avait été formée

après l'Académie de Paris, elle en aurait adopté quelques sages lois et eût perfectionné les autres.

La Société Royale de Londres manque des deux choses les plus nécessaires aux hommes, de
récompenses et de règles. C'est une petite fortune sûre à Paris pour un géomètre, pour un chimiste, qu'une

place à l'Académie ; au contraire, il en coûte à Londres pour être de la Société Royale. Quiconque dit en

Angleterre : « J'aime les arts et veut être de la Société, en est dans l'instant. Mais en France, pour être

membre et pensionnaire de l'Académie, ce n'est pas assez d'être amateur ; il faut être savant, et disputer la

place contre des concurrents d'autant plus redoutables qu'ils sont animés par la gloire, par l'intérêt, par la

difficulté même, et par cette inflexibilité d'esprit que donne d'ordinaire l'étude opiniâtre des sciences de

calcul.

L'Académie des sciences est sagement bornée à l'étude de la nature, et en vérité c'est un champ assez
vaste pour occuper cinquante ou soixante personnes. Celle de Londres mêle indifféremment la littérature

à la physique. Il me semble qu'il est mieux d'avoir une académie particulière pour les belles-lettres, afin

que rien ne soit confondu, et qu'on ne voie point une dissertation sur les coiffures des Romaines à côté

d'une centaine de courbes nouvelles.

Puisque la Société de Londres a peu d'ordre et nul encouragement, et que celle de Paris est sur un pied
tout opposé, il n'est pas étonnant que les Mémoires de notre Académie soient supérieurs aux leurs : des

soldats bien disciplinés et bien payés doivent à la longue l'emporter sur des volontaires. Il est vrai que la

Société Royale a eu un Newton, mais elle ne l'a pas produit ; il y avait même peu de ses confrères qui

l'entendissent ; un génie comme M. Newton appartenait à toutes les académies de l'Europe, parce que

toutes avaient beaucoup à apprendre de lui.

Le fameux docteur Swift forma le dessein, dans les dernières années du règne de la reine Anne, d'établir
une académie pour la langue, à l'exemple de l'Académie Française. Ce projet était appuyé par le comte

d'Oxford, grand trésorier, et encore plus par le vicomte Bolingbroke, secrétaire d'État, qui avait le don de

parler sur-le-champ dans le Parlement avec autant de pureté que Swift écrivait dans son cabinet, et qui

aurait été le protecteur et l'ornement de cette académie. Les membres qui la devaient composer étaient

des hommes dont les ouvrages dureront autant que la langue anglaise : c'étaient le docteur Swift, Prior,

que nous avons vu ici ministre public et qui en Angleterre a la même réputation que La Fontaine a parmi

nous ; c'étaient M. Pope, le Boileau d'Angleterre, M. Congreve, qu'on peut en appeler le Molière ;

plusieurs autres, dont les noms m'échappent ici, auraient tous fait fleurir cette compagnie dans sa

naissance. Mais la reine mourut subitement ; les Whigs se mirent dans la tête de faire pendre les

protecteurs de l'académie, ce qui, comme vous croyez bien, fut mortel aux belles-lettres. Les membres de

< page précédente | 47 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.