bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - Lettres philosophiques

fleurs négligemment penchée, Une jeune beauté non loin d'elle est couchée : C'est l'Affectation, qui
grasseye en parlant, Écoute sans entendre, et lorgne en regardant, Qui rougit sans pudeur, et rit de tout

sans joie, De cent maux différents prétend qu'elle est la proie, Et, pleine de santé sous le rouge et le fard,

Se plaint avec mollesse, et se pâme avec art.

Si vous lisiez ce morceau dans l'original, au lieu de le lire dans cette faible traduction, vous le
compareriez à la description de la mollesse dans le Lutrin.

En voilà bien honnêtement pour les poètes anglais. Je vous ai touché un petit mot de leurs philosophes.
Pour de bons historiens, je ne leur en connais pas encore ; il a fallu qu'un Français ait écrit leur histoire.

Peut-être le génie anglais, qui est ou froid ou impétueux, n'a pas encore saisi cette éloquence et cet air

noble et simple de l'histoire ; peut-être aussi l'esprit de parti, qui fait voir trouble, a décrédité tous leurs

historiens : la moitié de la nation est toujours l'ennemie de l'autre. J'ai trouvé des gens qui m'ont assuré

que milord Marlborough était un poltron, et que M. Pope était un sot, comme, en France, quelques

jésuites trouvent Pascal un petit esprit, et quelques jansénistes disent que le père Bourdaloue n'était qu'un

bavard. Marie Stuart est une sainte héroïne pour les jacobites ; pour les autres, c'est une débauchée, une

adultère, une homicide : ainsi en Angleterre on a des factums et point d'histoire. Il est vrai qu'il y a à

présent un M. Gordon, excellent traducteur de Tacite, très capable d'écrire l'histoire de son pays, mais M.

Rapin de Thoyras l'a prévenu. Enfin il me paraît que les Anglais n'ont point de si bons historiens que

nous, qu'ils n'ont point de véritables tragédies, qu'ils ont des comédies charmantes, des morceaux de

poésie admirables et des philosophes qui devraient être les précepteurs du genre humain.

Les Anglais ont beaucoup profité des ouvrages de notre langue ; nous devrions à notre tour emprunter
d'eux, après leur avoir prêté ; nous ne sommes venus, les Anglais et nous, qu'après les Italiens, qui en tout

ont été nos maîtres, et que nous avons surpassés en quelque chose. Je ne sais à laquelle des trois nations il

faudra donner la préférence ; mais heureux celui qui sait sentir leurs différents mérites!

VINGT-TROISIÈME LETTRE. SUR LA CONSIDÉRATION QU'ON DOIT AUX GENS DE
LETTRES.

Ni en Angleterre ni en aucun pays du monde on ne trouve des établissements en faveur des beaux-arts
comme en France. Il y a presque partout des universités ; mais c'est en France seulement qu'on trouve ces

utiles encouragements pour l'astronomie, pour toutes les parties des mathématiques, pour celle de la pour

les recherches de l'Antiquité, pour la peinture, la sculpture et l'architecture. Louis XIV s'est immortalisé

par toutes ces fondations, et cette immortalité ne lui a pas coûté deux cent mille francs par an.

J'avoue que c'est un de mes étonnements que le parlement d'Angleterre, qui s'est avisé de promettre vingt
mille guinées à celui qui ferait l'impossible découverte des longitudes, n'ait jamais pensé à imiter Louis

XIV dans sa magnificence envers les arts.

Le mérite trouve à la vérité en Angleterre d'autres récompenses plus honorables pour la nation. Tel est le
respect que ce peuple a pour les talents, qu'un homme de mérite y fait toujours fortune. M. Addison, en

France, eût été de quelque académie, et aurait pu obtenir, par le crédit de quelque femme, une de douze

cents livres, ou plutôt on lui aurait fait des affaires, sous prétexte qu'on aurait aperçu, dans sa tragédie de

Caton, quelques traits contre le portier d'un homme en place ; en Angleterre, il a été secrétaire d'État. M.

Newton était intendant des monnaies du royaume ; M. Congreve avait une charge importante ; M. Prior a

été plénipotentiaire. Le docteur Swift est doyen d'Irlande, et y est beaucoup plus considéré que le primat.

Si la religion de M. Pope ne lui permet pas d'avoir une place, elle n'empêche pas au moins que sa

< page précédente | 45 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.