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Voltaire - Lettres philosophiques

pas encore. On cherchait des tours au lieu de pensées : les faux brillants se trouvent plus aisément que les
pierres précieuses. Voiture, né avec un génie frivole et facile, fut le premier qui brilla dans cette aurore

de la littérature française ; s'il était venu après les grands hommes qui ont illustré le siècle de Louis XIV,

ou il aurait été inconnu, ou l'on n'aurait parlé de lui que pour le mépriser, ou il aurait son style. M.

Despréaux le loue, mais c'est dans ses premières satires ; c'est dans le temps où le goût de Despréaux

n'était pas encore formé : il était jeune, et dans l'âge où l'on juge des hommes par la réputation, et non pas

par eux-mêmes. D'ailleurs, Despréaux était souvent bien injuste dans ses louanges dans ses censures. Il

louait Segrais, que personne ne lit ; il insultait Quinault, que tout le monde sait par cour ; et il ne dit rien

de La Fontaine. Waller, meilleur que Voiture, n'était pas encore parfait ; ses ouvrages galants respirent la

grâce ; mais la négligence les fait languir, et souvent les pensées fausses les défigurent. Les Anglais

n'étaient pas encore parvenus de son temps à écrire avec correction. Ses ouvrages sérieux sont pleins

d'une vigueur qu'on n'attendrait pas de la mollesse de ses autres pièces. Il a fait un éloge funèbre de

Cromwell, qui, avec ses défauts, passe pour un chef-d'oeuvre. Pour entendre cet ouvrage, il faut savoir

que Cromwell mourut le jour d'une tempête extraordinaire.

La pièce commence ainsi :

Il n'est plus ; c'en est fait ; soumettons-nous au sort : Le ciel a signalé ce jour par des tempêtes, Et la voix
du tonnerre, éclatant sur nos têtes, Vient d'annoncer sa mort. Par ses derniers soupirs il ébranle cette île,

Cette île que son bras fit trembler tant de fois, Quand, dans le cours de ses exploits, Il brisait la tête des

rois Et soumettait un peuple à son joug seul docile. tu t'en es troublée. O mer ! tes flots émus Semblent

dire en grondant aux plus lointains rivages Que l'effroi de la terre, et ton maître, n'est plus. Tel au Ciel

autrefois s'envola Romulus, Tel il quitta la terre au milieu des orages, d'un peuple guerrier il reçut les

hommages : Obéi dans sa vie, à sa mort adoré, Son palais fut un temple, etc.

C'est à propos de cet éloge de Cromwell que Waller fit au roi Charles second cette réponse, qu'on trouve
dans le dictionnaire de Bayle. Le Roi, pour qui Waller venait, selon l'usage des rois et des poètes, de

présenter une pièce farcie de louanges, lui reprocha qu'il avait fait mieux pour Cromwell. Waller : « Sire,

nous autres poètes, nous réussissons mieux dans les fictions que dans les vérités. Cette réponse n'était pas

si sincère que celle de l'ambassadeur hollandais, qui, lorsque le même roi se plaignait que l'on avait

moins d'égards pour lui que pour Cromwell, répondit: « Ah! Sire, ce Cromwell était tout autre chose.

Mon but n'est pas de faire un commentaire sur le caractère de Waller ni de personne ; je ne considère les
gens après leur mort que par leurs ouvrages ; tout le reste est pour moi anéanti ; je remarque seulement

que Waller, né à la cour, avec soixante mille livres de rente, n'eut jamais ni le sot orgueil ni la

nonchalance d'abandonner son talent. Les comtes de Dorset et de Roscommon, les deux ducs de

Buckingham, milord Halifax et tant d'autres n'ont pas cru déroger en devenant de très grands poètes et

d'illustres écrivains. Leurs ouvrages leur font plus d'honneur que leur nom. Ils ont cultivé les lettres

comme s'ils en eussent attendu leur fortune ; ils ont, de plus, rendu les arts respectables aux yeux du

peuple, qui, en tout, a besoin d'être mené par les grands, et qui pourtant se règle moins sur eux en

Angleterre qu'en aucun lieu du monde.

VINGT-DEUXIÈME LETTRE. SUR M. POPE ET QUELQUES AUTRES POÈTES FAMEUX.

Je voulais vous parler de M. Prior, un des plus aimables poètes d'Angleterre, que vous avez vu à Paris
plénipotentiaire et envoyé extraordinaire en 1712. Je comptais vous donner aussi quelque idée des

poésies de milord Roscommon, de milord Dorset, etc. ; mais je sens qu'il me faudrait faire un gros livre,

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