bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - Lettres philosophiques

ceux d'Horace et de Juvénal, qui avaient le malheur d'être païens. Vous savez bien qu'un traducteur ne
doit pas répondre des sentiments de son auteur ; tout ce qu'il peut faire, c'est de prier Dieu pour sa

conversion, et c'est ce que je ne manque pas de faire pour celle du milord.

VINGT ET UNIÈME LETTRE. SUR LE COMTE DE ROCHESTER ET M. WALLER.

Tout le monde connaît de réputation le comte de Rochester. M. de Saint-Évremond en a beaucoup parlé ;
mais il ne nous a fait connaître du fameux Rochester que l'homme de plaisir, l'homme à bonnes fortunes ;

je voudrais faire connaître en lui l'homme de génie et le grand poète. Entre autres ouvrages qui brillaient

de cette imagination ardente qui n'appartenait qu'à lui, il a fait quelques satires sur les mêmes sujets que

notre célèbre Despréaux avait choisis. Je ne sais rien de plus utile, pour se perfectionner le goût, que la

comparaison des grands génies qui se sont exercés sur les mêmes matières.

Voici comme M. Despréaux parle contre la raison humaine, dans sa satire sur l'homme :

Cependant, à le voir, plein de vapeurs légères, Soi-même se bercer de ses propres chimères, Lui seul de
la nature est la base et l'appui, Et le dixième Ciel ne tourne que pour lui. De tous les animaux il est ici le

maître ; Qui pourrait le nier, poursuis-tu ? Moi, peut-être : Ce maître prétendu qui leur donne des lois, Ce

Roi des animaux, combien a-t-il de Rois ?

Voici à peu près comme s'exprime le comte de Rochester, dans sa satire sur l'homme ; mais il faut que le
lecteur se ressouvienne toujours que ce sont ici des traductions libres de poètes anglais, et que la gêne de

notre versification et les bienséances délicates de notre langue ne peuvent donner l'équivalent de la

licence impétueuse du style anglais.

Cet esprit que je hais, cet esprit plein d'erreur, Ce n'est pas ma raison, c'est la tienne, Docteur ; C'est ta
raison frivole, inquiète, orgueilleuse, Des sages animaux rivale dédaigneuse Qui croit entre eux et l'Ange

occuper le milieu, Et pense être ici-bas l'image de son Dieu, Vil atome importun, qui croit, doute,

dispute, Rampe, s'élève, tombe, et nie encor sa chute ; Qui nous dit : « Je suis libre , en nous montrant ses

fers, Et dont l'oeil trouble et faux croit percer l'Univers. Allez, révérends fous, bienheureux fanatiques !

bien l'amas de vos riens scolastiques ! Pères de visions et d'énigmes sacrés, du labyrinthe où vous vous

égarez, Allez obscurément éclaircir vos mystères, Et courez dans l'école adorer vos chimères ! Il est

d'autres erreurs : il est de ces dévots, Condamnés par eux-même à l'ennui du repos. Ce mystique

encloîtré, fier de son indolence, Tranquille au sein de Dieu, qu'y peut-il faire ? Il pense. Non, tu ne penses

point, misérable, tu dors, Inutile à la terre et mis au rang des morts ; Ton esprit énervé croupit dans la

mollesse ; Réveille-toi, sois homme, et sors de ton ivresse. L'homme est né pour agir, et tu prétends

penser !

Que ces idées soient vraies ou fausses, il est toujours certain qu'elles sont exprimées avec une énergie qui
fait le poète.

Je me garderai bien d'examiner la chose en philosophe, et de quitter ici le pinceau pour le compas. Mon
unique but, dans cette lettre, est de faire connaître le génie des poètes anglais, et je vais continuer sur ce

ton.

On a beaucoup entendu parler du célèbre Waller en France. MM. de La Fontaine, Saint-Évremond et
Bayle ont fait son éloge ; mais on ne connaît de lui que son nom. Il eut à peu près à Londres la même

réputation que Voiture eut à Paris, et je crois qu'il la méritait mieux. Voiture vint dans un temps où l'on

sortait de la barbarie, et où l'on était encore dans l'ignorance. On voulait avoir de l'esprit, et on n'en avait

< page précédente | 42 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.