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Voltaire - Lettres philosophiques

on ne rit point dans une traduction. Si vous voulez connaître la comédie anglaise, il n'y a d'autre moyen
pour cela que d'aller à Londres, d'y rester trois ans, d'apprendre bien l'anglais et de voir la comédie tous

les jours. Je n'ai pas grand plaisir en lisant Plaute et Aristophane : pourquoi ? c'est que je ne suis ni Grec

ni Romain. La finesse des bons mots, l'allusion, l'à-propos, tout cela est perdu pour un étranger.

Il n'en est pas de même dans la tragédie ; il n'est question chez elle que de grandes passions et de sottises
héroïques consacrées par de vieilles erreurs de fable ou d'histoire. Oedipe, Électre appartiennent aux

Espagnols, aux Anglais, et à nous, comme aux Grecs. Mais la bonne comédie est la peinture parlante des

ridicules d'une nation, et si vous ne connaissez pas la nation à fond, vous ne pouvez guère juger de la

peinture.

VINGTIÈME LETTRE. SUR LES SEIGNEURS QUI CULTIVENT LES LETTRES.

Il a été un temps en France où les Beaux-Arts étaient cultivés par les premiers de l'État. Les courtisans
surtout s'en mêlaient, malgré la dissipation, le goût des riens, la passion pour l'intrigue, toutes divinités

du pays.

Il me paraît qu'on est actuellement à la cour dans tout un autre goût que celui des lettres. Peut-être dans
peu de temps la mode de penser reviendra-t-elle : un roi n'a qu'à vouloir ; on fait de cette nation-ci tout ce

qu'on veut. En Angleterre communément on pense, et les lettres y sont plus en honneur qu'en France. Cet

avantage est une suite nécessaire de la forme de leur gouvernement. Il y a à Londres environ huit cents

personnes qui ont le droit de parler en public et de soutenir les intérêts de la nation ; environ cinq ou six

mille prétendent au même honneur à leur tour ; tout le reste s'érige en juge de ceux-ci, et chacun peut

faire imprimer ce qu'il pense sur les affaires publiques. Ainsi, toute la nation est dans la nécessité de

s'instruire. On n'entend parler que des gouvernements d'Athènes et de Rome ; il faut bien, malgré qu'on

en ait, lire les auteurs qui en ont traité ; cette étude conduit naturellement aux Belles-Lettres. En général,

les hommes ont l'esprit de leur état. Pourquoi d'ordinaire nos magistrats, nos avocats, nos médecins et

beaucoup d'ecclésiastiques ont-ils plus de lettres, de goût et d'esprit que l'on n'en trouve dans toutes les

autres professions ? C'est que réellement leur état est d'avoir l'esprit cultivé, comme celui d'un marchand

est de connaître son négoce. Il n'y a pas longtemps qu'un seigneur anglais fort jeune me vint voir à Paris

en revenant d'Italie ; il avait fait en vers une description de ce pays-là, aussi poliment écrite que tout ce

qu'ont fait le comte de Rochester et nos Chaulieu, nos Sarrasin et nos Chapelle.

La traduction que j'en ai faite est si loin d'atteindre à la force et à la bonne plaisanterie de l'original que je
suis obligé d'en demander sérieusement pardon à l'auteur et à ceux qui entendent l'anglais ; cependant,

comme je n'ai pas d'autre moyen de faire connaître les vers de milord..., les voici dans ma :

Qu'ai-je donc vu dans l'Italie ? Orgueil, astuce et pauvreté, Grands compliments, peu de bonté, Et
beaucoup de cérémonie, L'extravagante comédie Que souvent l'Inquisition [Il entend sans doute les

farces que certains prédicateurs jouent dans les places publiques.] Veut qu'on nomme religion, Mais

qu'ici nous nommons folie. La nature, en vain bienfaisante, Veut enrichir ces lieux charmants ; Des

Prêtres la main désolante Étouffe ses plus beaux présents. Les Monsignors, soi-disant grands, Seuls dans

leurs palais magnifiques, Y sont d'illustres fainéants, Sans argent et sans domestiques. les petits, sans

liberté, Martyrs du joug qui les domine, Ils ont fait voeu de pauvreté, Priant Dieu par oisiveté, Et toujours

jeûnant par famine. Ces beaux lieux, du Pape bénis, Semblent habités par les diables, Et les habitants

misérables Sont damnés dans le paradis.

Peut-être dira-t-on que ces vers sont d'un hérétique ; mais on traduit tous les jours, et même assez mal,

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