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Voltaire - Lettres philosophiques

arbre touffu planté par la nature, jetant au hasard mille rameaux, et croissant inégalement et avec force ;
il meurt, si vous voulez forcer sa nature et le tailler en arbre des jardins de Marly.

DIX-NEUVIÈME LETTRE. SUR LA COMÉDIE.

Je ne sais comment le sage et ingénieux M. de Muralt, dont nous avons les lettres sur les Anglais et sur
les Français, s'est borné, en parlant de la comédie, à critiquer un comique nommé Shadwell. Cet auteur

était assez méprisé de son temps ; il n'était point le poète des honnêtes gens ; ses pièces, goûtées pendant

quelques représentations par le peuple, étaient dédaignées par tous les gens de bon goût, et ressemblaient

à tant de pièces que j'ai vues, en France, attirer la foule et révolter les lecteurs, et dont on a pu dire

Tout Paris les condamne, et tout Paris les court.

M. de Muralt aurait dû, ce semble, nous parler d'un auteur excellent qui vivait alors : c'était M.
Wicherley, qui fut longtemps l'amant déclaré de la maîtresse la plus illustre de Charles second. Cet

homme, qui passait sa vie dans le plus grand monde, en connaissait parfaitement les vices et les ridicules,

et les peignait du pinceau le plus ferme et des couleurs les plus vraies.

Il a fait un misanthrope, qu'il a imité de Molière. Tous les traits de Wicherley y sont plus forts et plus
hardis que ceux de notre misanthrope ; mais aussi ils ont moins de finesse et de bienséance. L'auteur

anglais a corrigé le seul défaut qui soit dans la pièce de Molière ; ce défaut est le manque d'intrigue et

d'intérêt. La pièce anglaise est intéressante, et l'intrigue en est ingénieuse, elle est trop hardie sans doute

pour nos moeurs. C'est un capitaine de vaisseau plein de valeur, de franchise, et de mépris pour le genre

humain ; il a un ami sage et sincère dont il se défie, et une maîtresse dont il est tendrement aimé, sur

laquelle il ne daigne pas jeter les yeux ; au contraire, il a mis toute sa confiance dans un faux ami qui est

le plus indigne homme qui respire, et il a donné son coeur à la plus coquette et à la plus perfide de toutes

les femmes ; il est bien assuré que cette femme est une Pénélope, et ce faux ami un Caton. Il part pour

s'aller battre contre les Hollandais, et laisse tout son argent, ses pierreries et tout ce qu'il a au à cette

femme de bien, et recommande cette femme elle-même à cet ami fidèle, sur lequel il compte si fort.

Cependant, le véritable honnête homme dont il se défie tant s'embarque avec lui ; et la maîtresse qu'il n'a

pas seulement daigné regarder se déguise en page et fait le voyage sans que le capitaine s'aperçoive de

son sexe de toute la campagne.

Le capitaine, ayant fait sauter son vaisseau dans un combat, revient à Londres, sans secours, sans
vaisseau et sans argent, avec son page et son ami, ne connaissant ni l'amitié de l'un, ni l'amour de l'autre.

Il va droit chez la perle des femmes, qu'il compte retrouver avec sa cassette et sa fidélité : il la retrouve

mariée avec l'honnête fripon à qui il s'était confié, et on ne lui a pas plus gardé son dépôt que le reste.

Mon homme a toutes les peines du monde à croire qu'une femme de bien puisse faire de pareils tours ;

mais, pour l'en convaincre mieux, cette honnête dame devient amoureuse du petit page, et veut le prendre

à force. Mais, comme il faut que justice se fasse et que, dans une pièce de théâtre, le vice soit puni et la

vertu récompensée, il se trouve, à fin de compte, que le capitaine se met à la place du page, couche avec

son infidèle, fait cocu son traître ami, lui donne un bon coup d'épée au travers du corps, reprend sa

cassette et épouse son page. Vous remarquerez qu'on a encore tardé cette pièce d'une comtesse de

Pimbesche, vieille plaideuse, parente du capitaine, laquelle est bien la plus plaisante créature et le

meilleur caractère qui soit au théâtre.

Wicherley a encore tiré de Molière une pièce non moins singulière et non moins hardie : c'est une espèce
d'École des Femmes.

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