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Voltaire - Lettres philosophiques

croyait en tous sens immobile. Ils créèrent donc un ciel où ils attachèrent toutes les étoiles, et donnèrent à
ce ciel un mouvement particulier qui le faisait avancer vers l'Orient, pendant que toutes les étoiles

semblaient faire leur route journalière d'Orient en Occident. À cette erreur ils en ajoutèrent une seconde

bien plus essentielle ; ils crurent que le ciel prétendu des étoiles fixes avançait vers l'Orient d'un degré en

cent années. Ainsi, ils se trompèrent dans leur calcul astronomique aussi bien que dans leur système

physique. Par exemple, un astronome aurait dit alors : « L'équinoxe du printemps a été, du temps d'un tel

observateur, dans un tel signe, à une telle étoile ; il a fait deux degrés de chemin depuis cet observateur

jusqu'à nous ; or, deux degrés valent deux cents ans ; donc cet observateur vivait deux cents ans avant

moi. Il est certain qu'un astronome qui eût raisonné ainsi se serait trompé justement de cinquante-quatre

ans. Voilà pourquoi les anciens, doublement trompés, composèrent leur grande année du monde,

c'est-à-dire de la révolution de tout le ciel, d'environ trente-six mille ans. Mais les modernes que cette

révolution imaginaire du ciel des étoiles n'est autre chose que la. révolution des pôles de la terre, qui se

fait en vingt-cinq mille neuf cents années. Il est bon de remarquer ici, en passant, que Newton, en

déterminant la figure de la terre, a très heureusement expliqué la raison de cette révolution.

Tout ceci posé, il reste, pour fixer la chronologie, de voir par quelle étoile le colure de l'équinoxe coupe
aujourd'hui l'écliptique au printemps, et de savoir s'il ne se trouve point quelque ancien qui nous ait dit en

quel point l'écliptique était coupé de son temps par le même colure des équinoxes.

Clément Alexandrin rapporte que Chiron, qui était de l'expédition des Argonautes, observa les
constellations au temps de cette fameuse expédition, et fixa l'équinoxe du printemps au milieu du Bélier,

l'équinoxe de l'automne au milieu de la Balance, le solstice de notre été au milieu du Cancer, et le d'hiver

au milieu du Capricorne.

Longtemps après l'expédition des Argonautes et un an avant la guerre du Péloponnèse, Méton observa
que le point du solstice d'été passait par le huitième degré du Cancer.

Or, chaque signe du Zodiaque est de trente degrés. Du temps de Chiron, le solstice était à la moitié du
signe, c'est-à-dire au quinzième degré ; un an avant la guerre du Péloponnèse, il était au huitième : donc

il avait retardé de sept degrés. Un degré vaut soixante et douze ans : donc, du commencement de la du

Péloponnèse à l'entreprise des Argonautes, il n'y a que sept fois soixante et douze ans, qui font cinq cent

quatre ans, et non pas sept cents années, comme le disaient les Grecs. Ainsi, en comparant l'état du ciel

d'aujourd'hui à l'état où il était alors, nous voyons que l'expédition des Argonautes doit être placée

environ neuf cents ans avant Jésus-Christ, et non pas environ quatorze cents ans ; et, par conséquent, le

monde est moins vieux d'environ cinq cents ans qu'on ne pensait. Par là, toutes les époques sont

rapprochées, et tout s'est fait plus tard qu'on ne le dit. Je ne sais si ce système ingénieux fera une grande

fortune, et si on voudra se résoudre, sur ces idées, à réformer la chronologie du monde ; peut-être les

savants trouveraient-ils que c'en serait trop d'accorder à un même homme l'honneur d'avoir perfectionné à

la fois la physique, la géométrie et l'histoire : ce serait une espèce de monarchie dont l'amour-propre

s'accommode malaisément. Aussi, dans le temps que de très grands philosophes l'attaquaient sur

l'attraction, d'autres combattaient son système chronologique. Le temps, qui devrait faire voir à qui la

victoire est due, ne fera peut-être que laisser la dispute plus indécise.

DIX-HUITIÈME LETTRE. SUR LA TRAGÉDIE.

Les Anglais avaient déjà un théâtre, aussi bien que les Espagnols, quand les Français n'avaient que des
tréteaux. Shakespeare, qui passait pour le Corneille des Anglais, fleurissait à peu près dans le temps de

Lope de Véga. Il créa le théâtre. Il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sans la

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