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Voltaire - Lettres philosophiques

matière céleste pousse en effet les planètes ; or, non seulement je ne connais point cette matière, mais j'ai
prouvé qu'elle n'existe pas.

« Troisièmement, je ne me sers du mot d'attraction que pour exprimer un effet que j'ai découvert dans la
nature, effet certain et indiscutable d'un principe inconnu, qualité inhérente dans la matière, dont de plus

habiles que moi trouveront, s'ils peuvent, la cause.

- - Que nous avez-vous donc appris, insiste-t-on encore, et pourquoi tant de calculs pour nous dire ce que
vous-même ne comprenez pas ?

- - Je vous ai appris, pourrait continuer Newton, que la mécanique des forces centrales fait peser tous les
corps à proportion de leur matière, que ces forces centrales font seules mouvoir les planètes et les

comètes dans des proportions marquées. Je vous démontre qu'il est impossible qu'il y ait une autre cause

de la pesanteur et du mouvement de tous les corps célestes ; car, les corps graves tombant sur la terre

selon la proportion démontrée des forces centrales, et les planètes achevant leurs cours suivant ces

mêmes proportions, s'il y avait encore un autre pouvoir qui agît sur tous ces corps, il augmenterait leurs

vitesses ou changerait leurs directions. Or jamais aucun de ces corps n'a un seul degré de mouvement, de

vitesse, de détermination qui ne soit démontré être l'effet des forces centrales ; donc il est impossible qu'il

y ait un autre principe.

Qu'il me soit permis de faire encore parler un moment Newton. Ne sera-t-il pas bien reçu à dire : « Je suis
dans un cas bien différent des Anciens. Ils voyaient, par exemple, l'eau monter dans les pompes, et ils

disaient : « L'eau monte parce qu'elle a horreur du vide. Mais moi je suis dans le cas de celui qui aurait

remarqué le premier que l'eau monte dans les pompes, et qui laisserait à d'autres le soin d'expliquer la

cause de cet effet. L'anatomiste qui a dit le premier que le bras se remue parce que les muscles se

contractent, enseigna aux hommes une vérité incontestable ; lui en aura-t-on moins parce qu'il n'a pas su

pourquoi les muscles se contractent ? La cause du ressort de l'air est inconnue, mais celui qui a découvert

ce ressort a rendu un grand service à la physique. Le ressort que j'ai découvert était plus caché, plus

universel ; ainsi, on doit m'en savoir plus de gré. J'ai découvert une propriété de la matière, un des secrets

du Créateur ; j'en ai calculé, j'en ai démontré les effets ; peut-on me chicaner sur le nom que je lui donne

?

« Ce sont les tourbillons qu'on peut appeler une qualité occulte, puisqu'on n'a jamais prouvé leur
existence. L'attraction au contraire est une chose réelle, puisqu'on en démontre les effets et qu'on en

calcule les proportions. La cause de cette cause est dans le sein de Dieu.

Procedes huc, et non ibis amplius.

SEIZIÈME LETTRE. SUR L'OPTIQUE DE M. NEWTON.

Un nouvel univers a été découvert par les philosophes du dernier siècle, et ce monde nouveau était
d'autant plus difficile à connaître qu'on ne se doutait pas même qu'il existât. Il semblait aux plus sages

que c'était une témérité d'oser seulement songer qu'on pût deviner par quelles lois les corps célestes se et

comment la lumière agit.

Galilée, par ses découvertes astronomiques, Kepler, par ses calculs, Descartes, au moins dans sa
dioptrique, et Newton, dans tous ses ouvrages, ont vu la mécanique des ressorts du monde. Dans la

géométrie, on a assujetti l'infini au calcul. La circulation du sang dans les animaux et de la sève dans les

végétales a changé pour nous la nature. Une nouvelle manière d'exister a été donnée aux corps dans la

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