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Voltaire - Lettres philosophiques

soient jamais sortis de la main des hommes. Nos ennemis conviennent qu'il est très dangereux, cela
prouve combien il est raisonnable. Je lui promis de lire ce livre, et mon quaker me crut déjà converti.

Ensuite il me rendit raison en peu de mots de quelques singularités qui exposent cette secte au mépris des
autres. « Avoue, dit-il, que tu as eu bien de la peine à t'empêcher de rire quand j'ai répondu à toutes tes

civilités avec mon chapeau sur ma tête et en te tutoyant ; cependant tu me parais trop instruit pour ignorer

que du temps du Christ aucune nation ne tombait dans le ridicule de substituer le pluriel au singulier. On

disait à César Auguste : je t'aime, je te prie, je te remercie ; il ne souffrait pas même qu'on l'appelât

monsieur, Dominus. Ce ne fut que très longtemps après lui que les hommes s'avisèrent de se faire appeler

vous au lieu de tu, comme s'ils étaient doubles, et d'usurper les titres impertinents de Grandeur,

d'Éminence, de Sainteté, que des vers de terre donnent à d'autres vers de terre, en les assurant qu'ils sont,

avec un profond respect et une fausseté infâme, leurs très humbles et très obéissants serviteurs. C'est pour

être plus sur nos gardes contre cet indigne commerce de mensonges et de flatteries que nous tutoyons

également les rois et les savetiers, que nous ne saluons personne, n'ayant pour les hommes que de la

charité, et du respect que pour les lois.

« Nous portons aussi un habit un peu différent des autres hommes, afin que ce pour nous un
avertissement continuel de ne leur pas ressembler. Les autres les marques de leurs dignités, et nous,

celles de l'humilité chrétienne ; nous fuyons les assemblées de plaisir, les spectacles, le jeu ; car nous

serions bien à plaindre de remplir de ces bagatelles des coeurs en qui Dieu doit habiter ; nous ne faisons

jamais de serments, pas même en justice ; nous pensons que le nom du Très-Haut ne doit pas être

prostitué dans les débats des hommes. Lorsqu'il faut que nous comparaissions devant les magistrats pour

les affaires des autres (car nous n'avons jamais de procès), nous affirmons la vérité par un oui ou par un

non, et les juges nous en croient sur notre simple parole, tandis que tant de chrétiens se parjurent sur

l'Évangile. Nous n'allons jamais à la guerre ; ce n'est pas que nous craignions la mort, au contraire nous

bénissons le moment qui nous unit à l'Être des Êtres ; mais c'est que nous ne sommes ni loups, ni tigres,

ni dogues, mais hommes, mais chrétiens. Notre Dieu, qui nous a ordonné d'aimer nos ennemis et de

souffrir sans murmure, ne veut pas sans doute que nous passions la mer pour aller égorger nos frères,

parce que des meurtriers vêtus de rouge, avec un bonnet haut de deux pieds, enrôlent des citoyens en

faisant du bruit avec deux petits bâtons sur une peau d'âne bien tendue ; et lorsque après des batailles

gagnées tout Londres brille d'illuminations, que le ciel est enflammé de fusées, que l'air retentit du bruit

des actions de grâces, des cloches, des orgues, des canons, nous gémissons en silence sur ces meurtres

qui causent la publique allégresse.

SECONDE LETTRE. SUR LES QUAKERS.

Telle fut à peu près la conversation que j'eus avec cet homme singulier ; mais fus bien plus surpris quand,
le dimanche suivant, il me mena à l'église des Ils ont plusieurs chapelles à Londres ; celle où j'allai est

près de ce fameux pilier qu'on appelle le Monument. On était déjà assemblé lorsque j'entrai avec mon

conducteur. Il y avait environ quatre cents hommes dans l'église, et trois cents femmes : les femmes se

cachaient le visage avec leur éventail ; les hommes étaient couverts de leurs larges chapeaux ; tous

étaient assis, tous dans un profond silence. Je passai au milieu d'eux sans qu'un seul levât les yeux sur

moi. Ce silence dura un quart d'heure. Enfin un d'eux se leva, ôta son chapeau, et, après quelques

grimaces et quelques soupirs, débita, moitié avec la bouche, moitié avec le nez, un galimatias tiré de

l'Évangile, à ce qu'il croyait, où ni lui ni personne n'entendait rien. Quand ce faiseur de eut fini son beau

monologue, et que l'assemblée se fut séparée toute édifiée et toute stupide, je demandai à mon homme

pourquoi les plus sages d'entre eux souffraient de pareilles sottises. « Nous sommes obligés de les tolérer,

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