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Voltaire - Lettres philosophiques

QUINZIÈME LETTRE. SUR LE SYSTÈME DE L'ATTRACTION.

Les découvertes du chevalier Newton, qui lui ont fait une réputation si universelle, regardent le système
du monde, la lumière, l'infini en géométrie, et enfin la chronologie, à laquelle il s'est amusé pour se

délasser.

Je vais vous dire (si je puis, sans verbiage) le peu que j'ai pu attraper de toutes ces sublimes idées.

À l'égard du système de notre monde, on disputait depuis longtemps sur la cause qui fait tourner et qui
retient dans leurs orbites toutes les planètes, et sur celle qui fait descendre ici-bas tous les corps vers la

surface de la terre.

Le système de Descartes, expliqué et fort changé depuis lui, semblait rendre une raison plausible de ces
phénomènes, et cette raison paraissait d'autant plus vraie qu'elle est simple et intelligible à tout le monde.

Mais, en philosophie, il faut se défier de ce qu'on croit entendre trop aisément, aussi bien que des choses

qu'on n'entend pas.

La pesanteur, la chute accélérée des corps tombant sur la terre, la révolution des planètes dans leurs
orbites, leurs rotations autour de leur axe, tout cela n'est que du mouvement ; or, le mouvement ne peut

être conçu que par impulsion ; donc tous ces corps sont poussés. Mais par quoi le sont-ils ? Tout l'espace

plein ; donc il est rempli d'une matière très subtile, puisque nous ne l'apercevons pas ; donc cette matière

va d'Occident en Orient, puisque c'est d'Occident en Orient que toutes les planètes sont entraînées. Aussi,

de supposition en supposition et de vraisemblance en vraisemblance, on a imaginé un vaste tourbillon de

matière subtile, dans lequel les planètes sont entraînées autour du soleil ; on crée encore un autre

tourbillon particulier, qui nage dans le grand, et qui tourne journellement autour de la planète. Quand tout

cela est fait, on prétend que la pesanteur dépend de ce mouvement journalier ; car, dit-on, la matière

subtile qui tourne autour de notre petit tourbillon doit aller dix-sept fois plus vite que la terre ; or, si elle

va dix-sept fois plus vite que la terre, elle doit avoir incomparablement plus de force centrifuge, et

repousser par conséquent tous les corps vers la terre. Voilà la cause de la pesanteur, dans le système

cartésien.

Mais avant que de calculer la force centrifuge et la vitesse de cette matière subtile, il fallait s'assurer
qu'elle existât, et supposé qu'elle existe, il est encore démontré faux qu'elle puisse être la cause de la

pesanteur.

M. Newton semble anéantir sans ressource tous ces tourbillons, grands et petits, et celui qui emporte les
planètes autour du soleil, et celui qui fait tourner chaque planète sur elle-même.

Premièrement, à l'égard du prétendu petit tourbillon de la terre, il est prouvé qu'il doit perdre petit à petit
son mouvement ; il est prouvé que si la terre nage dans un fluide, ce fluide doit être de la même densité

que la terre, et si ce fluide est de la même densité, tous les corps que nous remuons doivent une résistance

extrême, c'est-à-dire qu'il faudrait un levier de la longueur de la terre pour soulever le poids d'une livre.

À l'égard des grands tourbillons, ils sont encore plus chimériques. Il est impossible de les accorder avec
les règles de Kepler, dont la vérité est démontrée. M. Newton fait voir que la révolution du fluide dans

lequel Jupiter est supposé entraîné, n'est pas avec la révolution du fluide de la terre comme la révolution

de Jupiter est avec celle de la terre.

Il prouve que, toutes les planètes faisant leurs révolutions dans des ellipses, et par conséquent étant bien

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