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Voltaire - Lettres philosophiques

Quel prodigieux usage les Grecs et les Romains ne firent-ils pas depuis des mécaniques ? Cependant on
croyait de leur temps qu'il y avait des cieux de cristal, et que les étoiles étaient de petites lampes qui

tombaient quelquefois dans la mer ; et un de leurs grands philosophes, après bien des recherches, avait

trouvé que les astres étaient des cailloux qui s'étaient détachés de la terre.

En un mot, personne avant le chancelier Bacon n'avait connu la philosophie expérimentale ; et de toutes
les épreuves physiques qu'on a faites depuis lui, il n'y en a presque pas une qui ne soit indiquée dans son

livre. Il en avait fait lui-même plusieurs ; il fit des espèces de machines pneumatiques, par les- quelles il

devina l'élasticité de l'air ; il a tourné tout autour de la découverte de sa pesanteur ; il y touchait ; cette

vérité fut saisie par Torricelli. Peu de temps après, la physique expérimentale commença tout d'un coup à

être cultivée à la fois dans presque toutes les parties de l'Europe. C'était un trésor caché dont Bacon s'était

douté, et que tous les philosophes, encouragés par sa promesse, s'efforcèrent de déterrer.

Mais ce qui m'a le plus surpris, ç'a été de voir dans son livre, en termes exprès, cette attraction nouvelle
dont monsieur Newton passe pour l'inventeur.

« Il faut chercher, dit Bacon, s'il n'y aurait point une espèce de force magnétique qui opère entre la terre
et les choses pesantes, entre la Lune et l'Océan, entre les Planètes, etc.

En un autre endroit, il dit : « Il faut ou que les corps graves soient portés vers le centre de la terre ou
qu'ils en soient mutuellement attirés, et, en ce dernier cas, il est évident que plus les corps, en tombant,

s'approcheront de la terre, plus fortement ils s'attireront. Il faut, poursuit-il, expérimenter si la même

horloge à poids ira plus vite sur le haut d'une montagne ou au fond d'une mine ; si la force des poids

diminue sur la montagne et augmente dans la mine, il y a apparence que la terre a une vraie attraction.

Ce précurseur de la philosophie a été aussi un écrivain élégant, un historien, un bel esprit.

Ses Essais de morale sont très estimés ; mais ils sont faits pour instruire plutôt que pour plaire ; et, n'étant
ni la satire de la nature humaine comme les Maximes de M. de La Rochefoucauld, ni l'école du

scepticisme comme Montaigne, ils sont moins lus que ces deux livres ingénieux.

Son Histoire de Henri VII a passé pour un chef d'oeuvre ; mais je serais fort trompé si elle pouvait être
comparée à l'ouvrage de notre illustre de Thou.

En parlant de ce fameux imposteur Parkins, juif de naissance, qui prit si hardiment le nom de Richard IV,
roi d'Angleterre, encouragé par la duchesse de Bourgogne, et qui disputa la couronne à Henri VII, voici

comme le chancelier Bacon s'exprime :

« Environ ce temps, le roi Henri fut obsédé d'esprits malins par la magie de la duchesse de Bourgogne,
qui évoqua des enfers l'ombre d'Édouard IV pour venir tourmenter le roi Henri. Quand la duchesse de

Bourgogne eut instruit Parkins, elle commença à délibérer par quelle région du Ciel elle ferait paraître

cette comète, et elle résolut qu'elle éclaterait d'abord sur l'horizon de l'Irlande.

Il me semble que notre sage de Thou ne donne guère dans ce phébus, qu'on prenait autrefois pour du
sublime, mais qu'à présent on nomme avec raison galimatias.

TREIZIÈME LETTRE. SUR M. LOCKE.

Jamais il ne fut peut-être un esprit plus sage, plus méthodique, un logicien plus exact que M. Locke ;
cependant il n'était pas grand mathématicien. Il n'avait jamais pu se soumettre à la fatigue des calculs ni à

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