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Voltaire - Lettres philosophiques

pour couvrir la tête. « Ami, me dit-il, je vois que tu es un étranger ; si je puis t'être de quelque utilité, tu
n'as qu'à parler. - - - Monsieur, lui dis-je, en me courbant le corps et en glissant un pied vers lui, selon

notre coutume, je me flatte que ma juste curiosité ne vous déplaira pas, et que vous voudrez bien me faire

l'honneur de m'instruire de votre religion. Les gens de ton pays, me répond-il, font trop de compliments

et de révérences ; mais je n'en ai encore vu aucun qui ait eu la même curiosité que toi. Entre, et dînons

d'abord ensemble. Je fis encore quelques mauvais compliments, parce qu'on ne se défait pas de ses

habitudes tout d'un coup ; et, après un repas sain et frugal, qui commença et qui finit par une prière à

Dieu, je me mis à interroger mon homme. Je débutai par la question que de bons catholiques ont faite

plus d'une fois aux huguenots : « Mon cher Monsieur, lui dis-je, êtes- vous baptisé ? - - - Non, me

répondit le quaker, et mes confrères ne le sont point. - - - Comment, morbleu, repris-je, vous n'êtes donc

pas chrétiens ? - - - Mon fils, repartit-il d'un ton doux, ne jure point ; nous sommes chrétiens et tâchons

d'être bons chrétiens, mais nous ne pensons pas que le christianisme consiste à jeter de l'eau froide sur la

tête, avec un peu de sel. - - - Eh ! ventrebleu, repris-je, outré de cette impiété, vous avez donc oublié que

Jésus-Christ fut baptisé par Jean ? - - - Ami, point de jurements, encore un coup, dit le bénin quaker. Le

Christ reçut le baptême de Jean, mais il ne baptisa jamais personne ; nous ne sommes pas les disciples de

Jean, mais du Christ. - - - Hélas ! dis-je, comme vous seriez brûlé en pays d'inquisition, pauvre homme

!... Eh ! pour l'amour de Dieu, que je vous baptise et que je vous fasse chrétien ! - - - S'il ne fallait que

cela pour condescendre à ta faiblesse, nous le ferions volontiers, repartit-il gravement ; nous ne

condamnons personne pour user de la cérémonie du Baptême, mais nous croyons que ceux qui professent

une religion toute sainte et toute spirituelle doivent s'abstenir, autant qu'ils le peuvent, des cérémonies

judaïques. - - - En voici bien d'un autre, m'écriai-je ! Des cérémonies judaïques ! - - - Oui, mon fils,

continua-t-il, et si judaïques que plusieurs juifs encore aujourd'hui usent quelquefois du Baptême de Jean.

Consulte l'Antiquité ; elle t'apprendra que Jean ne fit que renouveler cette pratique, laquelle était en usage

longtemps avant lui parmi les Hébreux, comme le pèlerinage de la Mecque l'était parmi les ismaélites.

Jésus voulut bien recevoir le Baptême de Jean, de même qu'il s'était soumis à la Circoncision ; mais, et la

Circoncision, et le lavement d'eau doivent être tous deux abolis par le Baptême du Christ, ce Baptême de

l'esprit, cette ablution de l'âme qui sauve les hommes. Aussi le précurseur Jean disait : Je vous baptise à

la vérité avec de l'eau, mais un autre viendra après moi, plus puissant que moi, et dont je ne suis pas

digne de porter les sandales ; celui-là vous baptisera avec le feu et le Saint-Esprit. Aussi le grand Apôtre

des Gentils, Paul, écrit aux Corinthiens : Le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher

l'Évangile ; aussi ce même Paul ne baptisa jamais avec de l'eau que deux personnes, encore fut-ce malgré

lui ; il circoncit son disciple Timothée ; les autres Apôtres circoncisaient aussi tous ceux qui voulaient.

Es-tu circoncis ? ajouta-t-il. Je lui répondis que je n'avais pas cet honneur. « Eh bien, dit-il, l'ami, tu es

chrétien sans être circoncis, et moi, sans être baptisé.

Voilà comme mon saint homme abusait assez spécieusement de trois ou quatre de la Sainte Écriture, qui
semblaient favoriser sa secte ; mais il oubliait de la meilleure foi du monde une centaine de passages qui

l'écrasaient. Je me gardai bien de lui rien contester ; il n'y a rien à gagner avec un enthousiaste : il ne faut

point s'aviser de dire à un homme les défauts de sa maîtresse, ni à un plaideur le faible de sa cause, ni des

raisons à un illuminé ; ainsi je passai à d'autres questions. « ¸ l'égard de la Communion, lui dis-je,

comment en usez-vous ? - - - Nous n'en usons point, dit-il. - - - Quoi ! point de Communion ? - - - Non,

point d'autre que celle des coeurs. Alors il me cita encore les Écritures. Il me fit un fort beau sermon

contre la Communion, et me parla d'un ton inspiré pour me prouver que tous les Sacrements étaient tous

d'invention humaine, et que le mot de Sacrement ne se trouvait pas une seule fois dans l'Évangile. «

Pardonne, dit-il, à mon ignorance, je ne t'ai pas apporté la centième partie des preuves de ma religion ;

mais tu peux les voir dans l'exposition de notre foi par Robert Barclay : c'est un des meilleurs livres qui

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