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Voltaire - Lettres philosophiques

donc certain que si quelque ambassadrice française avait rapporté ce secret de Constantinople à Paris,
elle aurait rendu un service éternel à la nation ; le duc de Villequier, père du duc d'Aumont d'aujourd'hui,

l'homme de France le mieux constitué et le plus sain, ne serait pas mort à la fleur de son âge.

Le prince de Soubise, qui avait la santé la plus brillante, n'aurait pas été emporté à l'âge de vingt-cinq ans
; Monseigneur, grand-père de Louis XV, n'aurait pas été enterré dans sa cinquantième année ; vingt mille

personnes, mortes à Paris de la petite vérole en 1723, vivraient encore. Quoi donc ! Est-ce que les

Français n'aiment point la vie ? Est-ce que leurs femmes ne se soucient point de leur beauté ? En vérité,

nous sommes d'étranges gens ! Peut-être dans dix ans prendra-t-on cette méthode anglaise, si les curés et

les médecins le permettent ; ou bien les Français, dans trois mois, se serviront de l'inoculation par

fantaisie, si les Anglais s'en dégoûtent par inconstance.

J'apprends que depuis cent ans les Chinois sont dans cet usage ; c'est un grand préjugé que l'exemple
d'une nation qui passe pour être la plus sage et la mieux policée de l'univers. Il est vrai que les Chinois s'y

prennent d'une façon différente ; ils ne font point d'incision; ils font prendre la petite vérole par le nez,

comme du tabac en poudre; cette façon est plus agréable, mais elle revient au même, et sert également à

confirmer que, si on avait pratiqué l'inoculation en France, on aurait sauvé la vie à des milliers

d'hommes.

DOUZIÈME LETTRE. SUR LE CHANCELIER BACON.

Il n'y a pas longtemps que l'on agitait, dans une compagnie célèbre, cette question usée et frivole, quel
était le plus grand homme, de César, d'Alexandre, de Tamerlan, de Cromwell, etc.

Quelqu'un répondit que c'était sans contredit Isaac Newton. Cet homme avait raison ; car si la vraie
grandeur consiste à avoir reçu du Ciel un puissant génie, et à s'en être servi pour s'éclairer soi-même et

les autres, un homme comme monsieur Newton, tel qu'il s'en trouve à peine en dix siècles, est

véritablement le grand homme ; et ces politiques et ces conquérants, dont aucun siècle n'a manqué, ne

sont d'ordinaire que d'illustres méchants. C'est à celui qui domine sur les esprits par la force de la vérité,

non à ceux qui font des esclaves par la violence, c'est à celui qui connaît l'univers, non à ceux qui le

défigurent, que nous devons nos respects.

Puis donc que vous exigez que je vous parle des hommes célèbres qu'a portés l'Angleterre, je
commencerai par les Bacon, les Locke, les Newton, etc. Les généraux et les ministres viendront à leur

tour.

Il faut commencer par le fameux comte de Verulam, connu en Europe sous le nom de Bacon, qui était
son nom de famille. Il était fils d'un garde des Sceaux, et fut longtemps chancelier sous le roi Jacques

premier. Cependant, au milieu des intrigues de la cour et des occupations de sa charge, qui demandaient

un homme tout entier, il trouva le temps d'être grand philosophe, bon historien et écrivain élégant; et ce

qui est encore plus étonnant, c'est qu'il vivait dans un siècle où l'on ne connaissait guère l'art de bien

écrire, encore moins la bonne philosophie. Il a été, comme c'est l'usage parmi les hommes, plus estimé

après sa mort que de son vivant : ses ennemis étaient à la cour de Londres ; ses admirateurs étaient dans

toute l'Europe.

Lorsque le marquis d'Effiat amena en Angleterre la princesse Marie, fille de Henri le Grand, qui devait
épouser le prince de Galles, ce ministre alla visiter Bacon, qui, alors étant malade au lit, le reçut les

rideaux fermés. « Vous ressemblez aux anges, lui dit d'Effiat ; on entend toujours parler d'eux, on les

croit bien supérieurs aux hommes, et on n'a jamais la consolation de les voir.

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