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Voltaire - Lettres philosophiques

leurs quartiers ; ils ne sauraient concevoir que le fils d'un pair d'Angleterre ne soit qu'un riche et puissant
bourgeois, au lieu qu'en Allemagne tout est prince ; on a vu jusqu'à trente altesses du même nom n'ayant

pour tout bien que des armoiries et de l'orgueil.

En France est marquis qui veut ; et quiconque arrive à Paris du fond d'une province avec de l'argent à
dépenser et un nom en Ac ou en Ille, peut dire « un homme comme moi, un homme de ma qualité, et

mépriser souverainement un négociant ; le négociant entend lui-même parler si souvent avec mépris de

sa profession, qu'il est assez sot pour en rougir. Je ne sais pourtant lequel est plus utile à un État, ou un

seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le Roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui

se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministre, ou un

négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au

bonheur du monde.

ONZIÈME LETTRE. SUR L'INSERTION DE LA PETITE VÉROLE.

On dit doucement, dans l'Europe chrétienne, que les Anglais sont des fous et des enragés : des fous, parce
qu'ils donnent la petite vérole à leurs enfants, pour les empêcher de l'avoir, des enragés, parce qu'ils

communiquent de gaieté de coeur à ces enfants une maladie certaine et affreuse, dans la vue de un mal

incertain. Les Anglais, de leur côté, disent : « Les autres Européens sont des lâches et des dénaturés : ils

sont lâches, en ce qu'ils craignent de faire un peu de mal à leurs enfants ; dénaturés, en ce qu'ils les

exposent à mourir un jour de la petite vérole. Pour juger qui a raison dans cette dispute, voici l'histoire de

cette fameuse insertion, dont on parle hors d'Angleterre avec tant d'effroi.

Les femmes de Circassie sont, de temps immémorial, dans l'usage de donner la petite vérole à leurs
enfants, même à l'âge de six mois, en leur faisant une incision au bras, et en insérant dans cette incision

une pustule qu'elles ont soigneusement enlevée du corps d'un autre enfant. Cette pustule fait, dans le où

elle est insinuée, l'effet du levain dans un morceau de pâte ; elle y fermente, et répand dans la masse du

sang les qualités dont elle est empreinte. Les boutons de l'enfant à qui l'on a donné cette petite vérole

artificielle servent à porter la même maladie à d'autres. C'est une circulation presque continuelle en

Circassie ; et quand malheureusement il n'y a point de petite vérole dans le pays, on est aussi embarrassé

qu'on l'est ailleurs dans une mauvaise année.

Ce qui a introduit en Circassie cette coutume, qui paraît si étrange à d'autres peuples, est pourtant une
cause commune à toute la terre : c'est la tendresse maternelle et l'intérêt.

Les Circassiens sont pauvres et leurs filles sont belles ; aussi ce sont elles dont ils font le plus de trafic.
Ils fournissent de beautés les harems du Grand Seigneur, du Sophi de Perse, et de ceux qui sont assez

riches pour acheter et pour entretenir cette marchandise précieuse. Ils élèvent ces filles en tout bien et en

tout honneur à former des danses pleines de lascivité et de mollesse, à rallumer par tous les artifices les

plus voluptueux le goût des maîtres dédaigneux à qui elles sont destinées : ces pauvres créatures répètent

tous les jours leur leçon avec leur mère, comme nos petites filles répètent leur catéchisme, sans y rien

comprendre.

Or, il arrivait souvent qu'un père et une mère, après avoir bien pris des peines pour donner une bonne
éducation à leurs enfants, se voyaient tout d'un coup frustrés de leur espérance. La petite vérole se mettait

dans la famille ; une fille en mourait, une autre perdait un oeil, une troisième relevait avec un gros nez ;

et les pauvres gens étaient ruinés sans ressource. Souvent même, quand la petite vérole devenait

épidémique, le commerce était interrompu pour plusieurs années, ce qui causait une notable diminution

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