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Voltaire - Lettres philosophiques

Parlement, non ailleurs.

Vous n'entendez point ici parler de haute, moyenne et basse justice, ni du droit de chasser sur les terres
d'un citoyen, lequel n'a pas la liberté de tirer un coup de fusil sur son propre champ.

Un homme, parce qu'il est noble ou parce qu'il est prêtre, n'est point ici exempt de payer certaines taxes ;
tous les impôts sont réglés par la Chambre des Communes, qui, n'étant que la seconde par son rang, est la

première par son crédit.

Les seigneurs et les évêques peuvent bien rejeter le bill des Communes pour les taxes ; mais il ne leur est
pas permis d'y rien changer ; il faut ou qu'ils le reçoivent ou qu'ils le rejettent sans restriction. Quand le

bill est confirmé par les lords et approuvé par le roi, alors tout le monde paie. Chacun donne, non selon

sa qualité (ce qui est absurde), mais selon son revenu ; il n'y a point de taille ni de capitation arbitraire,

mais une taxe réelle sur les terres. Elles ont toutes été évaluées sous le fameux roi Guillaume III, et

au-dessous de leur prix.

La taxe subsiste toujours la même, quoique les revenus des terres aient augmenté ; ainsi personne n'est
foulé, et personne ne se plaint. Le paysan n'a point les pieds meurtris par des sabots, il mange du pain

blanc, il est bien vêtu, il ne craint point d'augmenter le nombre de ses bestiaux ni de couvrir son toit de

tuiles, de peur que l'on ne hausse ses impôts l'année d'après. Il y a ici beaucoup de paysans qui ont

environ deux cent mille francs de bien, et qui ne dédaignent pas de continuer à cultiver la terre qui les a

enrichis, et dans laquelle ils vivent libres.

DIXIÈME LETTRE. SUR LE COMMERCE.

Le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a
étendu le commerce à son tour ; de la s'est formée la grandeur de l'État. C'est le commerce qui a établi

peu à peu les forces navales par qui les Anglais sont les maîtres des mers. Ils ont à présent près de deux

cents vaisseaux de guerre. La postérité apprendra peut-être avec surprise qu'une petite île, qui n'a de

soi-même qu'un peu de plomb, de l'étain, de la terre à foulon et de la laine grossière, est devenue par son

commerce assez puissante pour envoyer, en 1723, trois flottes à la fois en trois extrémités du monde,

l'une devant Gibraltar, conquise et conservée par ses armes, l'autre à Porto-Bello, pour ôter au roi

d'Espagne la jouissance des trésors des Indes, et la troisième dans la mer Baltique, pour empêcher les du

Nord de se battre.

Quand Louis XIV faisait trembler l'Italie, et que ses armées déjà maîtresses de la Savoie et du Piémont,
étaient prêtes de prendre Turin, il fallut que le prince Eugène marchât du fond de l'Allemagne au secours

du duc de Savoie ; il n'avait point d'argent, sans quoi on ne prend ni ne défend les villes ; il eut à des

marchands anglais ; en une demi-heure de temps, on lui prêta cinquante millions. Avec cela il délivra

Turin, battit les Français, et écrivit à ceux qui avaient prêté cette somme ce petit billet : « Messieurs, j'ai

reçu votre argent, et je me flatte de l'avoir employé à votre satisfaction.

Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais, et fait qu'il ose se comparer, non sans quelque
raison, à un citoyen romain. Aussi le cadet d'un pair du royaume ne dédaigne point le négoce. Milord

Townshend, ministre d'État, a un frère qui se contente d'être marchand dans la Cité. Dans le temps que

Oxford gouvernait l'Angleterre, son cadet était facteur à Alep, d'où il ne voulut pas revenir, et où il est

mort.

Cette coutume, qui pourtant commence trop à se passer, paraît monstrueuse à des Allemands entêtés de

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