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Voltaire - Lettres philosophiques

Parlement ne savait ce qu'il voulait, ni ce qu'il ne voulait pas ; il levait des troupes par arrêt, il les cassait ;
il menaçait, il demandait pardon ; il mettait à prix la tête du cardinal Mazarin, et ensuite venait le

complimenter en cérémonie. Nos guerres civiles sous Charles VI avaient été cruelles, celles de la Ligue

furent abominables, celle de la Fronde fut ridicule.

Ce qu'on reproche le plus en France aux Anglais, c'est le supplice de Charles ler, qui fut traité par ses
vainqueurs comme il les eût traités s'il eût été heureux.

Après tout, regardez d'un côté Charles ler vaincu en bataille rangée, prisonnier, jugé, condamné dans
Westminster, et de l'autre l'empereur Henri VII empoisonné par son chapelain en communiant, Henri III

assassiné par un moine ministre de la rage de tout un Parti, trente assassinats médités contre Henri

plusieurs exécutés, et le dernier privant enfin la France de ce grand roi. Pesez ces attentats, et jugez.

NEUVIÈME LETTRE. SUR LE GOUVERNEMENT.

Ce mélange heureux dans le gouvernement d'Angleterre, ce concert entre les Communes, les Lords et le
Roi n'a pas toujours subsisté. L'Angleterre a été longtemps esclave ; elle l'a été des Romains, des Saxons,

des Danois, des Français. Guillaume le Conquérant surtout la gouverna avec un sceptre de fer ; il

disposait des biens et de la vie de ses nouveaux sujets comme un monarque de l'Orient ; il défendit, sous

peine de mort, qu'aucun Anglais osât avoir du feu et de la lumière chez lui, passé huit heures du soir, soit

qu'il prétendît par là prévenir leurs assemblées nocturnes, soit qu'il voulût essayer, par une défense si

bizarre, jusqu'où peut aller le pouvoir d'un homme sur d'autres hommes.

Il est vrai qu'avant et après Guillaume le Conquérant les Anglais ont eu des parlements ; ils s'en vantent,
comme si ces assemblées, appelées alors parlements, composées de tyrans ecclésiastiques et de pillards

nommés barons, avaient été les gardiens de la liberté et de la félicité publique.

Les Barbares, qui des bords de la mer Baltique fondaient dans le reste de l'Europe, apportèrent avec eux
l'usage de ces états ou parlements, dont on a fait tant de bruit et qu'on connaît si peu. Les rois alors

n'étaient point despotiques, cela est vrai ; mais les peuples n'en gémissaient que plus dans une servitude

misérable. Les chefs de ces sauvages qui avaient ravagé la France, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre se

firent monarques ; leurs capitaines partagèrent entre eux les terres des vaincus. De là ces margraves, ces

lairds, ces barons, ces sous-tyrans qui disputaient souvent avec leur roi les dépouilles des peuples.

C'étaient des oiseaux de proie combattant contre un aigle pour sucer le sang des colombes ; chaque

peuple avait cent tyrans au lieu d'un maître. Les prêtres se mirent bientôt de la partie. De tout temps, le

sort des Gaulois, des Germains, des insulaires d'Angleterre avait été d'être gouvernés par leurs druides et

par les chefs de leurs villages, ancienne espèce de barons, mais moins tyrans que leurs successeurs. Ces

druides se disaient médiateurs entre la divinité et les hommes ; ils faisaient des lois, ils excommuniaient,

ils condamnaient à la mort. Les évêques succédèrent peu à peu à leur autorité temporelle dans le

gouvernement goth et vandale. Les papes se mirent à leur tête, et, avec des brefs, des bulles, et des

moines, firent trembler les rois, les déposèrent, les firent assassiner, et tirèrent à eux tout l'argent qu'ils

purent de l'Europe. L'imbécile Inas, l'un des tyrans de l'heptarchie d'Angleterre, fut le premier qui, dans

un pèlerinage à Rome, se soumit à payer le denier de Saint-Pierre (ce qui était environ un écu de notre

monnaie) pour chaque maison de son territoire. Toute 1'Úle suivit bientôt cet exemple. L'Angleterre

devint petit à petit une province du pape ; le Saint-Père y envoyait de temps en temps ses légats, pour y

lever des impôts exorbitants. Jean sans Terre fit enfin une cession en bonne forme de son royaume à Sa

Sainteté, qui l'avait excommunié ; et les barons, qui n'y trouvèrent pas leur compte, chassèrent ce

misérable roi ; ils mirent à sa place Louis VIII, père de saint Louis, roi de France ; mais ils se dégoûtèrent

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