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Voltaire - L'Ingénu

supposait qu'un homme qui n'était pas né en France n'avait pas le sens commun.

Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet M. l'Ingénu, son neveu, n'avait pas eu le bonheur de
naître en Basse-Bretagne, il n'en avait pas moins d'esprit; qu'on en pouvait juger par toutes ses réponses,

et que sûrement la nature l'avait beaucoup favorisé, tant du côté paternel que du maternel.

On lui demanda d'abord s'il avait jamais lu quelque livre. Il dit qu'il avait lu Rabelais traduit en anglais, et
quelques morceaux de Shakespeare qu'il savait par coeur; qu'il avait trouvé ces livres chez le capitaine du

vaisseau qui l'avait amené de l'Amérique à Plymouth, et qu'il en était fort content. Le bailli ne manqua

pas de l'interroger sur ces livres. Je vous avoue, dit l'Ingénu, que j'ai cru en deviner quelque chose, et que

je n'ai pas entendu le reste.

L'abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c'était ainsi que lui-même avait toujours lu, et que
la plupart des hommes ne lisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la Bible? dit-il au

Huron. Point du tout, monsieur l'abbé; elle n'était pas parmi les livres de mon capitaine; je n'en ai jamais

entendu parler. Voilà comme sont ces maudits Anglais, criait mademoiselle de Kerkabon, ils feront plus

de cas d'une pièce de Shakespeare, d'un plum-pudding et d'une bouteille de rum que du Pentateuque.

Aussi n'ont-ils jamais converti personne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous

leur prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu'il soit peu de temps.

Quoi qu'il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malo pour habiller l'Ingénu de pied en cap.
La compagnie se sépara; le bailli alla faire ses questions ailleurs. Mademoiselle de Saint-Yves, en

partant, se retourna plusieurs fois pour regarder l'Ingénu; et il lui fit des révérences plus profondes qu'il

n'en avait jamais fait[1] à personne en sa vie.

[1] Plusieurs éditions de 1767 portent: faites. B.

Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de Saint-Yves un grand nigaud de fils qui
sortait du collège; mais à peine le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse du Huron.

CHAPITRE III.

Le Huron, nommé l'Ingénu, converti.

Monsieur le prieur voyant qu'il était un peu sur l'âge, et que Dieu lui envoyait un neveu pour sa
consolation, se mit en tête qu'il pourrait lui résigner son bénéfice, s'il réussissait à le baptiser, et à le faire

entrer dans les ordres.

L'Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de Basse-Bretagne, fortifiée par le climat
du Canada, avait rendu sa tête si vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le sentait-il; et quand

on gravait dedans, rien ne s'effaçait; il n'avait jamais rien oublié. Sa conception était d'autant plus vive, et

plus nette, que son enfance n'ayant point été chargée des inutilités et des sottises qui accablent la nôtre,

les choses entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut enfin de lui faire lire le nouveau

Testament. L'Ingénu le dévora avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans quel temps ni

dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce livre étaient arrivées, il ne douta point que le lieu

de la scène ne fût en Basse-Bretagne; et il jura qu'il couperait le nez et les oreilles à Caïphe et à Pilate, si

jamais il rencontrait ces marauds-là.

Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu de temps; il loua son zèle; mais il lui
apprit que ce zèle était inutile, attendu que ces gens-là étaient morts il y avait environ seize cent

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