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Voltaire - L'Ingénu

fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu'elle me préféra à tous ses amants. Elle m'aimerait
encore si elle n'avait pas été mangée par un ours: j'ai puni l'ours, j'ai porté longtemps sa peau; mais cela

ne m'a pas consolé.

Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret d'apprendre que l'Ingénu n'avait eu
qu'une maîtresse, et qu'Abacaba n'était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de son plaisir. Tout le

monde fixait les yeux sur l'Ingénu; on le louait beaucoup d'avoir empêché ses camarades de manger un

Algonquin.

L'impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner, poussa enfin la curiosité jusqu'à
s'informer de quelle religion était M. le Huron; s'il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane, ou la

huguenote? Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la vôtre. Hélas! s'écria la Kerkabon, je vois bien

que ces malheureux Anglais n'ont pas seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait mademoiselle

de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient pas catholiques? Est-ce que les révérends

pères jésuites ne les ont pas tous convertis? L'Ingénu l'assura que dans son pays on ne convertissait

personne; que jamais un vrai Huron n'avait changé d'opinion, et que même il n'y avait point dans sa

langue de terme qui signifiât inconstance. Ces derniers mots plurent extrêmement à

mademoiselle de Saint-Yves.

Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. le prieur; vous en aurez l'honneur, mon
cher frère; je veux absolument être sa marraine: M. l'abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts: ce

sera une cérémonie bien brillante; il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera un

honneur infini. Toute la compagnie seconda la maîtresse de la maison; tous les convives criaient: Nous le

baptiserons! L'Ingénu répondit qu'en Angleterre on laissait vivre les gens à leur fantaisie. Il témoigna que

la proposition ne lui plaisait point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi des

Bas-Bretons; enfin il dit qu'il repartait le lendemain. On acheva de vider sa bouteille d'eau des Barbades,

et chacun s'alla coucher.

Quand on eut reconduit l'Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de Kerkabon et son amie mademoiselle
de Saint-Yves ne purent se tenir de regarder par le trou d'une large serrure pour voir comment dormait un

Huron. Elles virent qu'il avait étendu la couverture du lit sur le plancher, et qu'il reposait dans la plus

belle attitude du monde.

CHAPITRE II

Le Huron, nommé l'Ingénu, reconnu de ses parents.

L'Ingénu, selon sa coutume, s'éveilla avec le soleil, au chant du coq, qu'on appelle en Angleterre et en
Huronie la trompette du jour . Il n'était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans un lit

oiseux jusqu'à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant

d'heures précieuses dans cet état mitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie est trop

courte.

Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente pièces de gibier à balle seule, lorsqu'en rentrant il
trouva monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne et sa discrète soeur, se promenant en bonnet de

nuit dans leur petit jardin. Il leur présenta toute sa chasse, et en tirant de sa chemise une espèce de petit

talisman qu'il portait toujours à son cou, il les pria de l'accepter en reconnaissance de leur bonne

réception. C'est ce que j'ai de plus précieux, leur dit-il; on m'a assuré que je serais toujours heureux tant

que je porterais ce petit brimborion sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez toujours heureux.

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