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Voltaire - L'Ingénu

prodigués, et le sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.

On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C'était un de ceux qui visitent leurs malades en courant,
qui confondent la maladie qu'ils viennent de voir avec celle qu'ils voient, qui mettent une pratique

aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d'un discernement sain et réfléchi ne peut ôter son

incertitude et ses dangers. Il redoubla le mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à la mode.

De la mode jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans Paris.

La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre sa maladie dangereuse. Son âme
tuait son corps. La foule des pensées qui l'agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que

celui de la fièvre la plus brûlante.

CHAPITRE XX.

La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.

On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d'aider la nature, et de la laisser agir dans une jeune
personne dans qui tous les organes rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. La

maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, qu'on croit le siège de l'entendement, fut attaqué aussi

violemment que le coeur, qui est, dit-on, le siège des passions.

Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment et à la pensée? comment une
seule idée douloureuse dérange-t-elle le cours du sang? et comment le sang à son tour porte-t-il ses

irrégularités dans l'entendement humain? quel est ce fluide inconnu et dont l'existence est certaine, qui,

plus prompt, plus actif que la lumière, vole, en moins d'un clin d'oeil, dans tous les canaux de la vie,

produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le vertige, rappelle avec horreur ce

qu'on voudrait oublier, et fait d'un animal pensant ou un objet d'admiration, ou un sujet de pitié et de

larmes?

C'était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si naturelle, que rarement font les hommes, ne
dérobait rien à son attendrissement; car il n'était pas de ces malheureux philosophes qui s'efforcent d'être

insensibles. Il était touché du sort de cette jeune fille, comme un père qui voit mourir lentement son

enfant chéri. L'abbé de Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient des ruisseaux de

larmes. Mais qui pourrait peindre l'état de son amant? nulle langue n'a des expressions qui répondent à ce

comble de douleurs; les langues sont trop imparfaites.

La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans ses faibles bras; son frère était à genoux au
pied du lit; son amant pressait sa main qu'il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots; il la nommait sa

bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié de lui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot d'épouse

elle soupira, le regarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un cri d'horreur; puis, dans un de

ces intervalles où l'accablement, et l'oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l'âme

sa liberté et sa force, elle s'écria: Moi, votre épouse! ah! cher amant, ce nom, ce bonheur, ce prix,

n'étaient plus faits pour moi; je meurs, et je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j'ai sacrifié à des

démons infernaux, c'en est fait, je suis punie, vivez heureux. Ces paroles tendres et terribles ne pouvaient

être comprises; mais elles portaient dans tous les coeurs l'effroi et l'attendrissement; elle eut le courage de

s'expliquer. Chaque mot fit frémir d'étonnement, de douleur, et de pitié, tous les assistants. Tous se

réunissaient à détester l'homme puissant qui n'avait réparé une horrible injustice que par un crime, et qui

avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice.

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