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Voltaire - L'Ingénu

promesse par écrit d'une compagnie. L'Ingénu, aussi étonné qu'attendri, s'éveillait d'un songe pour
retomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? comment avez-vous pu m'en tirer? où sont les

monstres qui m'y ont plongé? Vous êtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours.

La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait, et détournait, le moment d'après, ses
yeux mouillés de pleurs. Elle lui apprit enfin tout ce qu'elle savait, et tout ce qu'elle avait éprouvé,

excepté ce qu'elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce qu'un autre que l'Ingénu, plus accoutumé au

monde et plus instruit des usages de la cour, aurait deviné facilement.

Est-il possible qu'un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de me ravir ma liberté? Ah! je vois bien
qu'il en est des hommes comme des plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu'un

moine, un jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortune autant que ce bailli, sans que je puisse

imaginer sous quel prétexte ce détestable fripon m'a persécuté? M'a-t-il fait passer pour un janséniste?

Enfin, comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne le méritais pas, je n'étais alors qu'un sauvage.

Quoi! vous avez pu sans conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! Vous y avez paru, et

on a brisé mes fers! Il est donc dans la beauté et dans la vertu un charme invincible qui fait tomber les

portes de fer, et qui amollit les coeurs de bronze!

A ce mot de vertu, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves. Elle ne savait pas combien elle
était vertueuse dans le crime qu'elle se reprochait.

Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avez eu (ce que je ne comprends pas
encore) assez de crédit pour me faire rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m'a le

premier appris à penser, comme vous m'avez appris à aimer. La calamité nous a unis; je l'aime comme un

père, je ne peux vivre ni sans vous ni sans lui.

Moi! que je sollicite le même homme qui.... - Oui, je veux tout vous devoir, et je ne veux devoir jamais
rien qu'à vous: écrivez à cet homme puissant, comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avez

commencé, achevez vos prodiges. Elle sentait qu'elle devait faire tout ce que son amant exigeait: elle

voulut écrire, sa main ne pouvait obéir. Elle recommença trois fois sa lettre, la déchira trois fois; elle

écrivit enfin, et les deux amants sortirent après avoir embrassé le vieux martyr de la grâce efficace.

L'heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait son frère; elle y alla; son amant prit
un appartement dans la même maison.

A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l'ordre de l'élargissement du bon-homme
Gordon, et lui demanda un rendez-vous pour le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse

qu'elle fesait, son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécration cet usage de vendre le

malheur et le bonheur des hommes. Elle donna l'ordre de l'élargissement à son amant, et refusa le

rendez-vous d'un bienfaiteur qu'elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et de honte. L'Ingénu ne

pouvait se séparer d'elle que pour aller délivrer un ami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur

les étranges événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d'une jeune fille à qui deux

infortunés devaient plus que la vie.

CHAPITRE XIX.

L'Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.

La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l'abbé de Saint-Yves, le bon prieur de la

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