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Voltaire - L'Ingénu

[1] Voyez, dans le Dictionnaire de Bayle, l'article ACYNDINUS. B.

Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il faut que ce saint ait pleinement
raison. Je ne vous conseille rien, vous êtes sage; il est à présumer que vous serez utile à votre mari.

Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous trompera pas; c'est tout ce que je puis

vous dire: je prierai Dieu pour vous, et j'espère que tout se passera à sa plus grande gloire.

La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des propositions du sous-ministre,
s'en retourna éperdue chez son amie. Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l'horreur de laisser

dans une captivité affreuse l'amant qu'elle adorait, et de la honte de le délivrer au prix de ce qu'elle avait

de plus cher, et qui ne devait appartenir qu'à cet amant infortuné.

CHAPITRE XVII.

Elle succombe par vertu.

Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgente que le jésuite, lui parla plus
clairement encore. Hélas! dit-elle, les affaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, si

galante, si renommée. Les places les plus médiocres et les plus considérables n'ont souvent été données

qu'au prix qu'on exige de vous. Ecoutez, vous m'avez inspiré de l'amitié et de la confiance; je vous

avouerai que si j'avais été aussi difficile que vous l'êtes, mon mari ne jouirait pas du petit poste qui le fait

vivre; il le sait, et loin d'en être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme ma créature.

Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête des provinces, ou même des armées, aient dû leurs

honneurs et leur fortune à leurs seuls services? Il en est qui en sont redevables à mesdames leurs femmes.

Les dignités de la guerre ont été sollicitées par l'amour, et la place a été donnée au mari de la plus belle.

Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s'agit de rendre votre amant au jour et de l'épouser;
c'est un devoir sacré qu'il vous faut remplir. On n'a point blâmé les belles et grandes dames dont je vous

parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permis une faiblesse que par un excès de vertu. -

Ah! quelle vertu! s'écria la belle Saint-Yves; quel labyrinthe d'iniquités! quel pays! et que j'apprends à

connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailli ridicule font mettre mon amant en prison, ma

famille me persécute, on ne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuite a

perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suis entourée que de pièges, et je touche au

moment de tomber dans la misère. Il faut que je me tue, ou que je parle au roi; je me jetterai à ses pieds

sur son passage, quand il ira à la messe ou à la comédie.

On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vous aviez le malheur de parler, mons de
Louvois et le révérend P. de La Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d'un couvent pour le reste de

vos jours.

Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités de cette âme désespérée, et enfonçait le
poignard dans son coeur, arrive un exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendants

d'oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l'amie s'en chargea.

Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans laquelle on propose un petit souper aux deux
amies pour le soir. Saint-Yves jure qu'elle n'ira point. La dévote veut lui essayer les deux boucles de

diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; elle combattit la journée entière. Enfin, n'ayant en vue que son

amant, vaincue, entraînée, ne sachant où on la mène, elle se laisse conduire au souper fatal. Rien n'avait

pu la déterminer à se parer des pendants d'oreilles; la confidente les apporta, elle les lui ajusta malgré elle

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