bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - L'Ingénu

obscures. - Dites sur les faussetés obscures. S'il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas
d'arguments qu'on ressasse depuis tant de siècles, on l'aurait découverte sans doute; et l'univers aurait été

d'accord au moins sur ce point-là. Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l'est à la terre, elle serait

brillante comme lui. C'est une absurdité, c'est un outrage au genre humain, c'est un attentat contre l'Être

infini et suprême de dire: il y a une vérité essentielle à l'homme, et Dieu l'a cachée. Tout ce que disait ce

jeune ignorant, instruit par la nature, fesait une impression profonde sur l'esprit du vieux savant infortuné.

Serait-il bien vrai, s'écriat-il, que je me fusse rendu malheureux pour des chimères? Je suis bien plus sûr

de mon malheur que de la grâce efficace. J'ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du

genre humain; mais j'ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint Prosper ne me tireront de l'abîme où je

suis.

L'Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je vous parle avec une confiance hardie? Ceux
qui se font persécuter pour ces vaines disputes de l'école me semblent peu sages; ceux qui persécutent me

paraissent des monstres.

Les deux captifs étaient fort d'accord sur l'injustice de leur captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que
vous, disait l'Ingénu; je suis né libre comme l'air; j'avais deux vies, la liberté et l'objet de mon amour: on

me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers, sans savoir la raison et sans pouvoir la demander. J'ai vécu

Huron vingt ans; on dit que ce sont des barbares, parcequ'ils se vengent de leurs ennemis; mais ils n'ont

jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le pied en France, que j'ai versé mon sang pour elle; j'ai

peut-être sauvé une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des vivants, où je

serais mort de rage sans vous. Il n'y a donc point de lois dans ce pays? on condamne les hommes sans les

entendre! Il n'en est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n'était pas contre les Anglais que je devais me battre.

Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée dans le premier de ses droits, et

laissait un libre cours à sa juste colère.

Son compagnon ne le contredit point. L'absence augmente toujours l'amour qui n'est pas satisfait, et la
philosophie ne le diminue pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de

métaphysique. Plus ses sentiments s'épuraient, et plus il aimait. Il lut quelques romans nouveaux; il en

trouva peu qui lui peignissent la situation de son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delà de

ce qu'il lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n'ont que de l'esprit et de l'art. Enfin le bon prêtre

janséniste devenait insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l'amour auparavant que

comme un péché dont on s'accuse en confession. Il apprit à le connaître comme un sentiment aussi noble

que tendre, qui peut élever l'âme autant que l'amollir, et produire même quelquefois des vertus. Enfin,

pour dernier prodige, un Huron convertissait un janséniste.

CHAPITRE XV.

La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.

La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez M. de Saint-Pouange,
accompagnée de l'amie chez qui elle logeait, toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose

qu'elle vit à la porte ce fut l'abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle fut intimidée; mais la

dévote amie la rassura. C'est précisément parcequ'on a parlé contre vous qu'il faut que vous parliez.

Soyez sûre que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte de les confondre. Votre

présence d'ailleurs, ou je me trompe fort, fera plus d'effet que les paroles de votre frère.

Pour peu qu'on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La Saint-Yves se présente à

< page précédente | 26 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.