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Voltaire - L'Ingénu

La belle Saint-Yves se doutait bien qu'on la suivrait. Elle était à cheval; elle s'informait adroitement des
courriers s'ils n'avaient point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune benêt, qui couraient

sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour qu'ils n'étaient pas loin, elle prit une route

différente, et eut assez d'habileté et de bonheur pour arriver à Versailles, tandis qu'on la cherchait

inutilement dans Paris.

Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans conseil, sans appui, inconnue, exposée à tout,
comment oser chercher un garde du roi? Elle imagina de s'adresser à un jésuite du bas étage; il y en avait

pour toutes les conditions de la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné différentes nourritures aux

diverses espèces d'animaux, il avait donné au roi son confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices

appelaient le chef de l'Église gallicane ; ensuite venaient les confesseurs des princesses; les

ministres n'en avaient point; ils n'étaient pas si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et surtout les

jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les secrets des maîtresses; et ce n'était pas un

petit emploi. La belle Saint-Yves s'adressa à un de ces derniers, qui s'appelait le P. Tout-à-tous. Elle se

confessa à lui, lui exposa ses aventures, son état, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne

dévote qui la mît à l'abri des tentations.

Le P. Tout-à-tous l'introduisit chez la femme d'un officier du gobelet, l'une de ses plus affidées
pénitentes. Dès qu'elle y fut, elle s'empressa de gagner la confiance et l'amitié de cette femme; elle

s'informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant su de lui que son amant avait été enlevé

après avoir parlé à un premier commis, elle court chez ce commis: la vue d'une belle femme l'adoucit, car

il faut convenir que Dieu n'a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes.

Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la Bastille depuis près d'un an, et sans vous il y
serait peut-être toute sa vie. La tendre Saint-Yves s'évanouit. Quand elle eut repris ses sens, le plumitif

lui dit: Je suis sans crédit pour faire du bien; tout mon pouvoir se borne à faire du mal quelquefois.

Croyez-moi, allez chez M. de Saint-Pouange, qui fait le bien et le mal, cousin et favori de monseigneur

de Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange en est une; madame Dufresnoy[2], l'autre;

mais elle n'est pas à présent à Versailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je vous indique.

La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie et d'extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de

tristes craintes, poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et en versant encore,

tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courut vite chez M. de Saint-Pouange.

[1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit: Madame Du Belloy. B.

CHAPITRE XIV.

Progrès de l'esprit de l'Ingénu.

L'Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans la science de l'homme. La cause du
développement rapide de son esprit était due à son éducation sauvage presque autant qu'à la trempe de

son âme; car, n'ayant rien appris dans son enfance, il n'avait point appris de préjugés. Son entendement

n'ayant point été courbé par l'erreur était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme

elles sont, au lieu que les idées qu'on nous donne dans l'enfance nous les font voir toute notre vie comme

elles ne sont point. Vos persécuteurs sont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d'être

opprimé, mais je vous plains d'être janséniste. Toute secte me paraît le ralliement de l'erreur. Dites-moi

s'il y a des sectes en géométrie? Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous les

hommes sont d'accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils sont trop partagés sur les vérités

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