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Voltaire - L'Ingénu

pour personne, et je n'ai pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous quand ils me plaisent.

Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons. - Si cela est, répliqua-t-il, elle est peut-être
comme bien des gens qui ne méritent pas leurs places. Après tout, c'est ici une affaire de goût; le mien ne

doit pas encore être formé: je peux me tromper; mais vous savez que je suis assez accoutumé à dire ce

que je pense, ou plutôt ce que je sens. Je soupçonne qu'il y a souvent de l'illusion, de la mode, du caprice

dans les jugements des hommes. J'ai parlé d'après la nature; il se peut que chez moi la nature soit très

imparfaite; mais il se peut aussi qu'elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes. Alors il

récita des vers d'_Iphigénie, dont il était plein; et quoiqu'il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et

d'onction, qu'il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite Cinna; il ne pleura point, mais il

admira.

CHAPITRE XIII.

La belle Saint-Yves va à Versailles.

Pendant que notre infortuné s'éclairait plus qu'il ne se consolait; pendant que son génie, étouffé depuis si
long-temps, se déployait avec tant de rapidité et de force; pendant que la nature, qui se perfectionnait en

lui, le vengeait des outrages de la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur, et la belle

recluse Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, et au troisième on fut plongé dans la douleur; les

fausses conjectures, les bruits mal fondés, alarmèrent: au bout de six mois on le crut mort. Enfin

monsieur et mademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu'un garde du roi avait écrite

en Bretagne, qu'un jeune homme semblable à l'Ingénu était arrivé un soir à Versailles, mais qu'il avait été

enlevé pendant la nuit, et que depuis ce temps personne n'en avait entendu parler.

Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque sottise, et se sera attiré de fâcheuses
affaires. Il est jeune, il est Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon cher

frère, je n'ai jamais vu Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons peut-être notre

pauvre neveu: c'est le fils de notre frère; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point

parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue de la jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de

dispositions pour les sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l'ancien et sur le nouveau

Testament? Nous sommes responsables de son âme; c'est nous qui l'avons fait baptiser; sa chère

maîtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S'il est caché dans

quelqu'une de ces vilaines maisons de joie dont on m'a fait tant de récits, nous l'en tirerons. Le prieur fut

touché des discours de sa soeur. Il alla trouver l'évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le Huron, et lui

demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuva le voyage. Il donna au prieur des lettres de

recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la première dignité du royaume,

pour l'archevêque de Paris, Harlay, et pour l'évêque de Meaux, Bossuet.

Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés à Paris, ils se trouvèrent égarés comme
dans un vaste labyrinthe, sans fil et sans issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tous les jours

des voitures pour aller à la découverte, et ils ne découvraient rien.

Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avec mademoiselle Du Tron, et ne pouvait
donner audience à des prieurs. Il alla à la porte de l'archevêque; le prélat[1] était enfermé avec la belle

madame de Lesdiguières pour les affaires de l'Eglise. Il courut à la maison de campagne de l'évêque de

Meaux; celui-ci examinait, avec mademoiselle de Mauléon, l'amour mystique de madame Guyon.

Cependant il parvint à se faire entendre de ces deux prélats; tous deux lui déclarèrent qu'ils ne pouvaient

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