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Voltaire - L'Ingénu

nature.

Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, de ces brochures périodiques où des
hommes incapables de rien produire dénigrent les productions des autres, où les Visé insultent aux

Racine, et les Faydit aux Fénelon. L'Ingénu en parcourut quelques uns. Je les compare, disait-il, à

certains moucherons qui vont déposer leurs oeufs dans le derrière des plus beaux chevaux: cela ne les

empêche pas de courir. A peine les deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux sur ces excréments de

la littérature.

Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l'astronomie; l'Ingénu fit venir des sphères: ce grand spectacle
le ravissait. Qu'il est dur, disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que lorsqu'on me ravit le droit de

le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espaces immenses; des millions de soleils éclairent des

milliards de mondes; et dans le coin de terre où je suis jeté, il se trouve des êtres qui me privent, moi être

voyant et pensant, de tous ces mondes où ma vue pourrait atteindre, et de celui où Dieu m'a fait naître! La

lumière faite pour tout l'univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pas dans l'horizon septentrional

où j'ai passé mon enfance et ma jeunesse. Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant.

CHAPITRE XII.

Ce que l'Ingénu pense des pièces de théâtre.

Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans un sol ingrat, étendent en peu de
temps leurs racines et leurs branches quand ils sont transplantés dans un terrain favorable; et il était bien

extraordinaire qu'une prison fût ce terrain.

Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se trouva des poésies, des traductions de
tragédies grecques, quelques pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient d'amour portèrent à-la-fois

dans l'âme de l'Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui parlaient tous de sa chère Saint-Yves. La fable des

deux Pigeons lui perça le coeur; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier.

Molière l'enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris et du genre humain. - A laquelle de ses
comédies donnez-vous la préférence? - Au Tartufe, sans difficulté. Je pense comme vous, dit

Gordon; c'est un tartufe qui m'a plongé dans ce cachot, et peut-être ce sont des tartufes qui ont fait votre

malheur.

Comment trouvez-vous ces tragédies grecques? - Bonnes pour des Grecs, dit l'Ingénu. Mais quand il lut
l'_Iphigénie moderne, Phèdre, Andromaque, Athalie, il fut en extase, il soupira,

il versa des larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre.

Lisez Rodogune, lui dit Gordon; on dit que c'est le chef-d'oeuvre du théâtre; les autres pièces qui
vous ont fait tant de plaisir sont peu de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la première page, lui

dit: Cela n'est pas du même auteur. - A quoi le voyez-vous? - Je n'en sais rien encore; mais ces vers-là ne

vont ni à mon oreille ni à mon coeur. - Oh! ce n'est rien que les vers, répliqua Gordon. L'Ingénu répondit:

Pourquoi donc en faire?

Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein que celui d'avoir du plaisir, il regardait son
ami avec des yeux secs et étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce qu'il avait

senti, voici ce qu'il répondit: Je n'ai guère entendu le commencement; j'ai été révolté du milieu; la

dernière scène m'a beaucoup ému, quoiqu'elle me paraisse peu vraisemblable: je ne me suis intéressé

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