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Voltaire - L'Ingénu

que l'histoire ne plaise que comme la tragédie, qui languit si elle n'est animée par les passions, les
forfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard, comme Melpomène.

Quoique l'histoire de France soit remplie d'horreurs, ainsi que toutes les autres, cependant elle lui parut si
dégoûtante dans ses commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, même du temps de Henri

IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangère à ces belles découvertes qui ont illustré

d'autres nations, qu'il était obligé de lutter contre l'ennui pour lire tous ces détails de calamités obscures

resserrées dans un coin du monde.

Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il était question des souverains de
Fezensac[1], de Fesansaguet, et d'Astarac. Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs héritiers,

s'ils en avaient. Les beaux siècles de la république romaine le rendirent quelque temps indifférent pour le

reste de la terre. Le spectacle de Rome victorieuse et législatrice des nations occupait son âme entière. Il

s'échauffait en contemplant ce peuple qui fut gouverné sept cents ans par l'enthousiasme de la liberté et

de la gloire.

[1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de largeur; il avait été, en 1140, réuni au
comté d'Armagnac. Le vicomte de Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni au comté

d'Armagnac. Le comté d'Astarac avait environ treize lieues de longueur et onze de largeur. B.

Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se serait cru heureux dans le séjour du désespoir,
s'il n'avait point aimé.

Son bon naturel s'attendrissait encore sur le prieur de Notre-Dame de la Montagne, et sur la sensible
Kerkabon. Que penseront-ils, répétait-il souvent, quand ils n'auront point de mes nouvelles? Ils me

croiront un ingrat. Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux qui l'aimaient, beaucoup plus qu'il ne se

plaignait lui-même.

CHAPITRE XI.

Comment l'Ingénu développe son génie.

La lecture agrandit l'âme, et un ami éclairé la console. Notre captif jouissait de ces deux avantages qu'il
n'avait pas soupçonnés auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, car j'ai été changé

de brute en homme. Il se forma une bibliothèque choisie d'une partie de son argent dont on lui permettait

de disposer. Son ami l'encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu'il écrivit sur l'histoire

ancienne:

«Je m'imagine que les nations ont été long-temps comme moi, qu'elles ne se sont instruites que fort tard,
qu'elles n'ont été occupées pendant des siècles que du moment présent qui coulait, très peu du passé, et

jamais de l'avenir. J'ai parcouru cinq ou six cents lieues du Canada, je n'y ai pas trouvé un seul

monument; personne n'y sait rien de ce qu'a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là l'état naturel de

l'homme? L'espèce de ce continent-ci me paraît supérieure à celle de l'autre. Elle a augmenté son être

depuis plusieurs siècles par les arts et par les connaissances. Est-ce parcequ'elle a de la barbe au menton,

et que Dieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois pas; car je vois que les Chinois n'ont presque

point de barbe, et qu'ils cultivent les arts depuis plus de cinq mille années. En effet, s'ils ont plus de

quatre mille ans d'annales, il faut bien que la nation ait été rassemblée et florissante depuis plus de

cinquante siècles.

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