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Voltaire - L'Ingénu

Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de Voltaire.

Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et Decroix. Il est impossible de faire
rigoureusement la part de chacun.

Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des éditeurs de Kehl, en sont séparées par
un - , et sont, comme mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

BEUCHOT.

4 octobre 1829.

L'INGÉNU.

CHAPITRE I.

Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeur rencontrèrent un Huron.

Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit d'Irlande sur une petite montagne
qui vogua vers les côtes de France, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il fut à bord,

il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences, et s'en retourna en Irlande par

le même chemin qu'elle était venue.

Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu'il
porte encore, comme un chacun sait.

En l'année 1689, le 15 juillet au soir, l'abbé de Kerkabon, prieur de Notre-Dame de la Montagne, se
promenait sur le bord de la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le

prieur, déjà un peu sur l'âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l'avoir été

autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande considération, c'est qu'il était le seul

bénéficier du pays qu'on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé avec ses confrères. Il

savait assez honnêtement de théologie; et quand il était las de lire saint Augustin, il s'amusait avec

Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui.

Mademoiselle de Kerkabon, qui n'avait jamais été mariée, quoiqu'elle eût grande envie de l'être,
conservait de la fraîcheur à l'âge de quarante-cinq ans; son caractère était bon et sensible; elle aimait le

plaisir et était dévote.

Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c'est ici que s'embarqua notre pauvre frère avec
notre chère belle-soeur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frégate l'Hirondelle, en 1669,

pour aller servir en Canada. S'il n'avait pas été tué, nous pourrions espérer de le revoir encore.

Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-soeur ait été mangée par les Iroquois,
comme on nous l'a dit? Il est certain que si elle n'avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la

pleurerai toute ma vie; c'était une femme charmante; et notre frère qui avait beaucoup d'esprit aurait fait

assurément une grande fortune."

Comme ils s'attendrissaient l'un et l'autre à ce souvenir, ils virent entrer dans la baie de Rance un petit
bâtiment qui arrivait avec la marée: c'étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de leur

pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa soeur, qui fut très choquée

du peu d'attention qu'on avait pour elle.

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