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Voltaire - L'Ingénu

Récompense, dit l'autre; voici mes titres: il lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que
probablement on lui accorderait la permission d'acheter une lieutenance. - Moi! que je donne de l'argent

pour avoir repoussé les Anglais? que je paie le droit de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez

ici vos audiences tranquillement? je crois que vous voulez rire. Je veux une compagnie de cavalerie pour

rien; je veux que le roi fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu'il me la donne par

mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante mille familles que je prétends lui rendre: en un mot

je veux être utile; qu'on m'emploie et qu'on m'avance.

Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! reprit l'Ingénu, vous n'avez donc pas
lu mes certificats? c'est donc ainsi qu'on en use? Je m'appelle Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, je

loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commis conclut, comme les gens de Saumur,

qu'il n'avait pas la tête bien saine, et n'y fit pas grande attention.

Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait reçu la lettre de son espion, qui
accusait le breton Kerkabon de favoriser dans son coeur les huguenots, et de condamner la conduite des

jésuites. M. de Louvois, de son côté, avait reçu une lettre de l'interrogant bailli, qui dépeignait l'Ingénu

comme un garnement qui voulait brûler les couvents et enlever les filles.

L'Ingénu, après s'être promené dans les jardins de Versailles, où il s'ennuya, après avoir soupé en Huron
et en Bas-Breton, s'était couché dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d'obtenir

mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d'avoir au moins une compagnie de cavalerie, et de faire cesser

la persécution contre les huguenots. Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra

dans sa chambre. Elle se saisit d'abord de son fusil à deux coups et de son grand sabre. On fit un

inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le château que fit construire le roi Charles V, fils

de Jean II, auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1].

[1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14 juillet 1789, puis démolie. B.

Quel était en chemin l'étonnement de l'Ingénu! je vous le laisse à penser. Il crut d'abord que c'était un
rêve. Il resta dans l'engourdissement, puis tout-à-coup transporté d'une fureur qui redoublait ses forces, il

prend à la gorge deux de ses conducteurs, qui étaient avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se

jette après eux, et entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombe de l'effort, on le lie, on le remonte

dans la voiture. Voilà donc, disait-il, ce que l'on gagne à chasser les Anglais de la Basse-Bretagne! Que

dirais-tu, belle Saint-Yves, si tu me voyais dans cet état?

On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silence dans la chambre où il devait être
enfermé, comme un mort qu'on porte dans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieux

solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deux ans. Tenez, lui dit le chef des

sbires, voilà de la compagnie que je vous amène; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la

porte épaisse, revêtue de larges barres. Les deux captifs restèrent séparés de l'univers entier.

CHAPITRE X.

L'Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste.

M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandes choses: supporter l'adversité, et
consoler les malheureux. Il s'avança d'un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit en

l'embrassant: Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyez sûr que je m'oublierai toujours

moi-même pour adoucir vos tourments dans l'abîme infernal où nous sommes plongés. Adorons la

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