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Voltaire - L'Ingénu

CHAPITRE VIII.

L'Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.

L'Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ'il n'y avait point alors d'autre commodité.
Quand il fut à Saumur, il s'étonna de trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles qui

déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille âmes, et qu'à

présent il n'y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d'en parler à souper dans son hôtellerie. Plusieurs

protestants étaient à table; les uns se plaignaient amèrement, d'autres frémissaient de colère, d'autres

disaient en pleurant,

«...... Nos dulcia linquimus arva,
Nos patriam fugimus[1].»

[1]Virgile, Éclog. I, vers 3. B.

L'Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui signifient: Nous abandonnons nos
douces campagnes, nous fuyons notre patrie.

Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs? - C'est qu'on veut que nous reconnaissions le pape. - Et
pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas? Vous n'avez donc point de marraines que vous vouliez épouser?

car on m'a dit que c'était lui qui en donnait la permission. - Ah! monsieur, ce pape dit qu'il est le maître

du domaine des rois. - Mais, messieurs, de quelle profession êtes-vous? - Monsieur, nous sommes pour la

plupart des drapiers et des fabricants. - Si votre pape dit qu'il est le maître de vos draps et de vos

fabriques, vous faites très bien de ne le pas reconnaître; mais pour les rois, c'est leur affaire; de quoi vous

mêlez-vous[2]? - Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa très savamment les griefs de la

compagnie. Il parla de la révocation de l'édit de Nantes avec tant d'énergie, il déplora d'une manière si

pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de cinquante mille autres converties par les

dragons, que l'Ingénu à son tour versa des larmes. D'où vient donc, disait-il, qu'un si grand roi, dont la

gloire s'étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui l'auraient aimé, et de tant de

bras qui l'auraient servi?

[2] C'est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, janséniste. K.

C'est qu'on l'a trompé comme les autres grands rois, répondit l'homme noir. On lui a fait croire que, dès
qu'il aurait dit un mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu'il nous ferait changer de religion,

comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de ses opéra. Non seulement il

perd déjà cinq à six cent mille sujets très utiles, mais il s'en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est

actuellement maître de l'Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mêmes Français qui auraient

combattu pour leur monarque.

Un tel désastre est d'autant plus étonnant, que le pape régnant[1], à qui Louis XIV sacrifie une partie de
son peuple, est son ennemi déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle violente. Elle

a été poussée si loin, que la France a espéré enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de

siècles à cet étranger, et surtout de ne lui plus donner d'argent; ce qui est le premier mobile des affaires

de ce monde. Il paraît donc évident qu'on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l'étendue de

son pouvoir, et qu'on a donné atteinte à la magnanimité de son coeur.

[1] Innocent XI. Vojez tome XXII, page 280. B.

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